L'incorporé de force, André VOEGEL est de retour dans son pays. Les affres et le stress de la guerre semblent s'éloigner. En tant qu'alsacien, il devra encore se soumettre à la bureaucratie militaire. André se souvient.

Sans m'avertir de quoi que ce soit, l'autorité militaire a transmit à mes parents un télégramme annonçant ma rentrée imminente. Cette information était une précaution nécessaire, elle permettait entre-autre, à prévenir les femmes qui parfois, en l'absence de leur mari, s'étaient laissées aller dans des liaisons délicates et irrégulières. Après quelques jours de séjour à Longuyon, nous avons quitté la ville pour un transfert vers Paris. Nouvelle déception. Au lieu de me rapprocher de chez moi, je m'en éloignais encore de 500 km supplémentaires. Mon ardent désir de retrouver les miens avait élimé ma patience. Hébergés dans un casernement, les alsaciens-lorrains devaient encore se soumettre au centre d'épuration national. Ce dernier avait pour rôle de détecter et isoler les volontaires incorporés dans la Wehrmacht ou les SS. Tout comme à Longuyon, je fus confronté à un officier épurateur qui me posa toutes sortes de questions. Il consultait un immense fichier installé dans une grande salle. Tous les renseignements en leur possession étaient déjà centralisés à Paris. Mon cas ne posa aucun problème ; il était classique et je fus démobilisé provisoirement.

Arrivés à Paris, nous avons été gratifié d'un uniforme d'aviateur de la Wehrmacht sur lequel on avait pris le soin d'enlever l'aigle à croix gammée. C'est dans cet accoutrement que nous sommes sortis en ville. C'était la première fois de ma vie que je visitais la capitale. A vrai dire, je n'ai pas vu grand chose, les passants nous prenant pour des prisonniers allemands et nous insultaient et nous manifestaient de l'hostilité et ce n'etait pas notre accent alsacien qui nous aida à nous justifier ! J'ai décidé de ne plus sortir jusqu'au jour où, muni de mon billet de chemin de fer pour Strasbourg, j'ai rejoins la gare de l'Est. Ce jour là, j'ai tellement été heureux d'aller dans cette direction ! On nous a remis une petite somme d'argent pour le voyage, ainsi que des papiers, les premiers depuis si longtemps, confirmant que j'étais citoyen français !

C'est un samedi soir que j'ai pris le train en direction de Strasbourg. Le train a mis toute la nuit pour arriver à destination. Je me suis installé dans un compartiment plein de civils et mon "look" fut l'attraction du voyage. Parmi les voyageurs se trouvait une jeune femme, très belle, qui dès mon arrivée me prit pratiquement en charge. Elle savait que j'avais été incorporé de force et expliqua aux autres, la situation particulière de l'Alsace-Moselle durant l'occupation. Elle connaissait le sort des "Malgré nous" pour la simple raison que son mari, le commandant André, était officier supérieur du bureau de démobilisation de la caserne Ganeval à Strasbourg. Pendant toute la nuit, cette femme s'occupa de moi. A chaque arrêt, elle m'approvisionnait en sandwichs et en boissons. J'étais assis à coté d'elle et je n'ai pas tardé pas à m'endormir. Au réveil, je m'aperçus que ma tête reposait sur ses genoux et qu'elle me caressait les cheveux.

Cela faisais si longtemps, que je n'avais plus éprouvé de sensations aussi fort de tendresse. Le geste spontané de cette femme qui, il y a encore quelques heures ne me connaissait pas, m'émut profondément. Malheureusement elle a quitté le train à Nancy, mais avant de partir elle m'a glissé un bout de papier, avec un mot à l'attention de son mari. Je devais effectivement me rendre au centre de démobilisation de Strasbourg dès mon arrivée.

Il faisait déjà largement jour lorsque le train arriva en gare de Strasbourg. Mon premier désir fut de rentrer chez moi, la démobilisation pouvait attendre. Le village existait il encore ? Mes parents et mes frères étaient ils toujours vivants ? Voilà les seules questions qui me préoccupaient. Depuis presque un an que je n'avais plus de nouvelles, sauf celles publiées au mois de novembre 1944 par l'OKW et qui relataient de combats dans le vignoble de Barr. J'ai quitté le hall de la gare pour me promener un peu sur la place en attendant le prochain train pour Goxwiller, lorsque je suis tombé inopinément sur le camion de Mathieu KORMANN, le laitier de Valff, et HELLARD, son chauffeur que je connaissais bien. Il tenait le restaurant du Tilleul à Valff. HELLARD me reconnut de suite et mes premières questions pressantes concernèrent mon village et ma famille. Arrivé à Valff, il m'offrit une chopine de vin blanc en guise de bienvenue.

J'ai traversé le village ce dimanche matin vers 11 heures ; mes parents m'attendaient, mais ne savais ni le jour ni l'heure. Eux, savaient que je me trouvais en France et que ma rentrée était imminente. Ma mère fut vivement émotionnée en me voyant ; elle n'arrêta pas de me palper de la tête aux pieds pour s'assurer que j'avais encore tous mes membres.

Plus tard, ma famille m'apprendra qu'à mon retour, j'ai été dans un état second, absent et insensible à tout ce qui m'entourait, ne répondant que sporadiquement et sans émotions visibles. Je pense que la période de guerre que je venais de vivre, les horreurs, les tribulations, les peurs, les abnégations, les privations, les émotions encore présentes et latentes ont du terriblement me commotionner et me marquer psychologiquement. Il me faudra un certain temps pour me réadapter à ma nouvelle vie, mon entourage et ma famille m'y ont aidé considérablement. La guerre détruit beaucoup plus que des maisons.

André VOEGEL

Merci à André de nous avoir laissé en héritage ses mémoires. Pour ne jamais oublier les horreurs de la guerre.

Source : Mémoires d'André VOEGEL

Récit complet des mémoire du malgré-nous André VOEGEL :

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