Le déserteur André VOEGEL a réussi à survivre à la guerre en Pologne, à se soustraire aux camps de prisonniers allemands installés par les russes en Tchécoslovaquie, à rejoindre la ligne de démarcation à Mauthausen entre les russes et les américains en Autriche et le voilà refoulé par ces derniers ! Va-t-il s'en sortir si près du but ?

La ligne de démarcation

Refoulé par les soldats américains à la ligne de démarcation à Mauthausen, il me fallait imaginer une autre solution pour atteindre la zone américaine. Par un civil autrichien, j'ai appris que la ligne de démarcation entre les deux zones était matérialisée par la ligne de chemin de fer qui longeait le camp de concentration. Epuisé par le voyage et le stress, je suis retourné à la gare de marchandise pour dormir jusqu'au soir dans un wagon. Je devais me reposer avant d'affronter le dernier obstacle. Quelques heures plus tard, je me mis en route dans la pénombre pour rejoindre la ligne de chemin de fer. Aucune sentinelle n'étant en vue, j'ai traversé la voie ferrée, et à travers champs et prés, j'ai couru en direction des lumières d'un village.

Au soleil levant, je suis entré dans le village où je me suis retrouvé au milieu d'une intense circulation de véhicules militaires américains. C'est au milieu de toute cette agitation que j'ai circulé entre les soldats ; personne mais absolument personne n'a pris garde à ma présence. J'étais enfin sauvé ! Je me trouvais en zone militaire américaine ! Habillé de ma veste de travail bleue que m'avait donné un civil autrichien, j'étais parfaitement personne.

De nouveau, il me fallu cogiter, pour assurer la suite des événements. Après réflexion, je me suis dis : « ce qui a marché chez les russes, pourquoi cela ne marcherait-il pas chez les américains ? ». Sitôt dit, sitôt fait ! Le commandant américain de la place me reçut aimablement, ne posa pratiquement aucune question et par l'intermédiaire de son ordonnance, m'assigna une chambre chez l'habitant. Mon état général et vestimentaire ont certainement suscité chez lui des sentiments de pitié et de compassion. Le ravitaillement américain était, et de loin, très différent de la soupe au lard russe. Je touchais la même ration alimentaire que les soldats. Elle consistait essentiellement en rations militaires de longue conservation, conditionnées pour le transport maritime et minutieusement préparées par des nutritionnistes. On y trouvait tout ce qu'il fallait pour vivre : du chocolat, des cigarettes, du pain, des conserves et même des préservatifs (dont je n'ai pas eu d'utilité) ! C'est aussi la première fois que je voyais du fromage au jambon, ainsi que le fameux chewing-gum encore inconnu pour moi. Pendant quelques jours, je fus l'heureux hôte de l'armée américaine en partageant le quotidien de la troupe.

Puis un beau matin, tous les soldats chargèrent leurs paquetages sur des camions. On me pria gentiment de monter dans l'un d'eux pour une destination inconnue. J'étais seul dans le véhicule et déchiffrais les noms et les grades des militaires sur les paquetages entassés autour de moi. Le camion faisait partie d'une longue colonne de transport militaire qui, d'après les poteaux indicateurs, se dirigeait vers Linz. Cette ville se trouve sur le Danube, que nous avons traversé sur un pont provisoire. Au passage, j'ai observé avec curiosité les nombreux soldats lourdement armés qui gardaient farouchement le pont. Plus tard, j'ai appris que, d'après une convention entre troupes alliées, le retrait des américains avait été opéré dans le cadre d'une rectification des zones d'influence Est-Ouest. Je pense que ce retrait stratégique avait été décidé avec les accords de Yalta. Sans autorisation spéciale, jamais je n'aurais eu la moindre chance de réussite à traverser le pont. J'ai eu beaucoup de chance. Une pensée pour mes amis alsaciens que j'ai quitté à la frontière autrichienne m'a traversé l'esprit. Que sont-ils devenus ? Arrivé en pleine ville de Linz, le camion s'immobilisa, le conducteur sortit de la cabine, me fit signe de descendre et par un geste de la main m'indiqua qu'à partir de là, je devais me débrouiller tout seul.

Entre les mains de l'armée française

A peine avais-je fait quelques pas, que je me suis retrouvé devant un panneau indiquant la direction d'un camp de rapatriement français. Mon coeur commença à battre plus fort et lorsque au loin je vis le drapeau français flotter sur les bords du Danube, je ne pus retenir mes larmes. J'ai éclaté en sanglots et tellement pleuré de joie à la vue de ce morceau d'étoffe tricolore fixé à une hampe que je pensais m'évanouir. C'était bien là, le symbole de la nation française que je n'avais plus vu depuis tant d'années, de mon peuple et surtout de la liberté dont nous avions tous été privés depuis 5 ans. Avant de rentrer au camp et de me présenter, j'ai essayé de reprendre mes esprits. La vision de cet étendard m'avait complètement bouleversé. Toutes ces privations, ces angoisses, ces horreurs, l'oppression de la dictature totalitaire, tous ces anachronismes défilaient dans ma tète à la vitesse d'un film ... et maintenant tout était terminé ! Ce brusque basculement, ce bouleversement rapide avait réveillé et fait rejaillir du plus profond de mon être, toute ma sensibilité et mon sens des valeurs morales et affectives. J'étais redevenu un être humain avec des sentiments !


Un adjudant-chef d'un certain âge me reçut dans son bureau. J'ai voulu tout lui raconter et lui expliquer ma situation particulière, en tant qu'alsacien incorporé de force dans la Wehrmacht. Mes explications étaient inutiles, car il connaissait parfaitement le cas des alsaciens, lorrains et luxembourgeois. Sa première question a été : « Avez-vous faim ou soif ? ».  Déjà, à cette première préoccupation, je reconnu le vrai français qui s'informe avant tout du bien-être physique de son interlocuteur. Pour moi, ce jour là, tout était beau ! J'étais sur un nuage. Ma faim n'était pas particulièrement dévorante, car j'avais été largement nourri par les américains. Toutefois, on me remit du pain français et du vin rouge, autant de symboles qui touchèrent encore plus mon coeur. J'ai beaucoup apprécié ce geste, qui, pour la première fois depuis très longtemps, m'a rappelé nos traditions bien françaises. L'adjudant était un type merveilleux, il était avec moi comme un père de famille.

Après un séjour de 24 heures dans le camp de rapatriement au bord du Danube, les français présents furent transférés vers l'aéroport de Linz. Des milliers de prisonniers de guerre français, astreints au travail obligatoire ou incorporés de force, bivouaquaient déjà à coté des pistes. Des forteresses volantes américaines faisaient la navette entre Paris et Linz, pour acheminer du matériel militaire, des hommes et tout l'approvisionnement nécessaire à la troupe. Au retour, chaque machine ramenait de Linz un groupe de 30 personnes pour les rapatrier sur Paris. Nous étions regroupés par paquets de 30 et toute la journée, nous guettions l'arrivée des forteresses volantes qui atterrissaient sans discontinuer. Enfin, vint mon tour. Nous nous étions déjà rassemblés à côté de la piste prêts pour l'embarquement, lorsqu'un épais brouillard enveloppa le terrain d'aviation et tout trafic fut interrompu ! Une grande déception envahit le groupe, une grande désillusion. Deux heures plus tard, nous aurions pu être à Paris !

Immédiatement, les autorités françaises réagirent et mirent en place un moyen de transport terrestre. Des wagons à bestiaux furent acheminés sur une ligne de chemin de fer située à côté de l'aéroport et, le soir même, nous quittions Linz. Le voyage pour la France a été terriblement long mais un ravitaillement bien organisé par la Croix Rouge, était d'excellente qualité. De temps à autre, le train s'arrêtait, soit dans une gare, soit en pleine nature. A cette occasion, les anciens prisonniers français manifestèrent de l'hostilité et de l'animosité envers de la population allemande. Au cours d'arrêts plus prolongés, ils organisèrent des expéditions punitives dans des maisons situées à proximité du train. Bien des actes de malveillances, dictés par la haine, furent commis : pillages des habitations, viols de jeunes filles et de femmes allemandes. J'avais déjà connu cela, commis par des allemands à l'égard des polonais et des russes, des russes à l'égard des polonais et des allemands et maintenant les français. Aucun peuple n'est finalement meilleur qu'un autre ! 

En France

Avant d'aborder le territoire français, les wagons à bestiaux furent remplacés par des wagons de voyageurs. Notre première halte en France fit l'objet d'un accueil inoubliable. La « France reconnaissante » avait mis en oeuvre tous les moyens, pour recevoir dignement ses ressortissants. Nous traversâmes la frontière franco-allemande près de Sarrebruck, avec pour premier arrêt : Thionville. En entrant dans la gare, une musique militaire nous fit un accueil inattendu. Le quai était entièrement pavoisé de bannières et drapeaux aux couleurs nationales. Des personnalités du monde politique et militaire constituaient le comité d'accueil. Une très importante délégation de la croix rouge était aux petits soins avec nous : sandwichs, vin et café nous furent distribués à volonté. Je m'imaginais que mon retour dans mes foyers serait une question de 2 ou 3 jours. Je me trompais lourdement. Notre train continua sa route et s'arrêta finalement dans une petite ville de garnison : Longuyon. A partir de la gare de cette ville, nous avons été invités à rejoindre des casernements. Pour la première fois, je fus soumis à un contrôle d'identité effectué par des autorités militaires. Je n'avais plus aucun papier sur moi et l'officier du corps de contrôle fut obligé de me croire sur parole. Bien sûr, j'ai décliné mon identité, celle de mes parents et l'adresse de mon domicile. Comme j'allais le découvrir, je n'étais pas prêt d'embrasser mes parents de sitôt ! 

Arrivée des trains de prisonniers à Metz en 1945

A suivre ...

Source : Mémoires d'André VOEGEL

Récit complet des mémoire du malgré-nous André VOEGEL :

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