André VOEGEL a été incorporé dans la Wehrmacht. Il se trouve avec ses camarades d'infortunes dans la région de Zwolen en Pologne. La déroute allemande se précise. Le « Malgré-nous » se souvient.

L'offensive soviétique du 14 janvier 1945

Le 14 janvier 1945, l'armée russe engagea une offensive de grande envergure sur la Vistule. Le matin de très bonne heure, le prélude d'une attaque est lancé par un « Trommelfeuer » (feu roulant). Des milliers de bouches à feu crachent des obus de tous calibres sur nos lignes sans interruption. Rapidement des têtes de pont au-delà de la Vistule sont établis par les soviétiques. Vers midi, les premiers blessés et des colonnes en retraite convergent vers l'arrière. D'après leurs dires, le front est devenu l'enfer. En état d'alerte nous rejoignons, dans l'après-midi, nos tranchées nouvellement aménagées. Vers la soirée, le rugissement des armes lourdes et le crépitement des mitrailleuses se rapproche de plus en plus. La bataille nous atteint ; un sentiment d'anxiété et une certaine nervosité commence à se manifester au sein de notre compagnie. A la nuit tombante, l'ordre tombe de faire sauter le pont qui enjambe le petit cours d'eau près du moulin de mes amis polonais et de la jeune fille chère à mon coeur. Un détachement, dans lequel je me suis proposé comme volontaire, se met en route pour exécuter l'opération. On me désigne chef du commando avec un sous-officier.

Batterie russe de Katioucha

Mon désir était de prendre congé de la famille du meunier, les avertir, ou peut-être essayer d'empêcher le dynamitage du pont. Des pensées contradictoires se bousculaient dans ma tête. Nous avançons de nuit avec beaucoup de précautions. Comme par enchantement, le front s'est calmé. Ce calme artificiel est presque toujours un signe de mauvais augure. A une certaine distance du moulin, nous entendons un bruit de moteur : des chars ? amis, ennemis ? Nous devons nous rapprocher pour pouvoir identifier, quand, tout à coup, un ordre russe se fait entendre. Plus de doute possible, les chars T34 ont déjà pris possession du moulin. Quel sort a été réservé à la famille du meunier ? Je n'ose penser au pire, et la jolie jeune fille ...

Chars T34

De retour au poste de commandement, le sous-officier exposa un compte-rendu détaillé de la situation. L'ordre du capitaine est clair : « Interdiction formelle de tirer, même si les chars approchent ». Blottis dans ma tranchée, j'attends la suite des événements. Subitement, tous phares allumés, les T34 s'avancent dans notre direction. Une quinzaine de chars alignée sur une largeur de 2 à 300 mètres gronde dans le bruit et la fumée. Comme à l'exercice, ils avancent en rangs serrés, passant au-dessus de nos tranchées et par-dessus nos têtes. Leur progression vers l'Ouest se poursuit. Sur la terre gelée, une légère couche de neige recouvre le sol. La situation est périlleuse : les panzers nous ayant dépassé, logiquement l'infanterie devrait suivre de près. Nous avons conscience que la résistance allemande est brisée et que plus rien ne pourra ralentir ce rouleau compresseur. Notre situation est désespérée. Le capitaine n'a reçu aucun ordre de repli, l'attente nous parait une éternité. La communication avec le Q.G. du bataillon est interrompue, soit parce que les lignes téléphoniques sont endommagées soit parce que le Q.G. a plié bagages.


Prenant conscience de la situation, notre capitaine décide, de son propre chef, le repli stratégique de toute la compagnie avec armes et paquetages. Nous sommes soulagés et, marchant en file indienne dans la nuit, observons de bon gré la stricte consigne de garder un silence absolu. Devant nous les chars russes et nous derrière ! Bien sûr nous évitons de les rattraper. Lorsque le crépuscule apparait, il nous faut rapidement trouver une planque. Non loin de là, une petite forêt nous fournit un refuge naturel qui se révélera malheureusement trop précaire.

Encerclé par les chars T34

Nous pensions être en sécurité pour la journée et poursuivre notre marche vers l'Ouest. Erreur ! Nous avions été repéré et les chars russes prirent position autour de la forêt : nous voilà encerclés. Le capitaine et les sous-officiers tinrent conseil pour trouver un moyen de nous tirer de cette situation catastrophique. Finalement la décision est prise d'attaquer. Plutôt mourir en combattant que de risquer un pilonnage meurtrier. A la lueur du jour naissant, toute la compagnie est sur le pied de guerre. L'attaque aura lieu à 6h01 minute. A la seconde précise, 120 hommes se lancent en direction de deux chars en face au cri de « Hourrah ».

Personne ne peut s'imaginer l'instant où l'homme prend conscience d'être si près de la mort. L'instinct de survie que provoque le cri de guerre fait supporter la peur. Le phénomène psychique du « Hourrah », vous donnent la chair de poule et fait naître un courage suicidaire pour braver le péril. Chez l'ennemi par contre, cette réaction a provoqué une déconcentration momentanée qui nous fut profitable. Surpris, les deux chars s'écartèrent, laissant un couloir où toute la compagnie s'engouffra immédiatement. Le moment de stupeur fut de courte durée car quelques instants plus tard, les canons et les mitrailleuses de tous les chars se mirent à cracher un feu nourri et ininterrompu. Le carnage fut indescriptible. La masse des fugitifs que nous étions était tellement ramassée et compacte que ce fut un massacre. Autour de moi, des soldats touchés tombaient raides morts, d'autres, blessés, poussaient des cris glaçants. Toute aide étant impossible, chacun des survivants courrait pour sa vie. Au début de notre fuite, j'avais balancé mes deux caisses métalliques remplies des munitions de la mitrailleuse que portait mon ami Robert GARRE. Robert était indemne comme moi et courait à mes cotés tout en me suppliant de l'aider à porter sa mitrailleuse. Je lui criais : « Robert, balance ta mitrailleuse, elle ne te sert à rien ! ». Mais lui, craignant les sanctions encourues pour abandon d'arme, continua de s'encombrer de sa charge (1).

Quelques jours plus tard, la retraite de toute l'armée allemande était confirmée. Sur mon énième insistance, Robert finit par se résigner à se séparer de sa mitrailleuse. Il ne pu s'empêcher de ramasser une carabine trouvée en cours de route. 

Je pense qu'une bonne moitié des hommes a été tuée ou blessée. Plus tard, j'ai appris que la totalité de la 214e division avait subi tant des pertes qu'elle n'a plus été reconstituée. L'armée allemande était en déroute et nous nous sommes, Robert et moi, débrouillés pour ne plus être intégrés dans aucune unité. Nous avons essayé de traîner dans des zones, ni trop près, ni trop en arrière du front. La « Feldgendarmerie » également appelée « les Kettenhunde » (les chiens enchaînés) avait pour ordre de débusquer les soldats égarés. Leur surnom venait de leur chaînette qu'ils portaient autour du cou avec une plaque gravée « Feldgendarmerie ». Ils avaient pour mission d'intercepter tous les déserteurs en fuite vers l'ouest. Nous nous déplacions donc au même rythme que l'armée rouge avançait. Nous marchions jour et nuit, toujours vers l'Ouest. Sans carte, l'étoile du Nord nous guidait la nuit et la mousse des arbres le jour. Le ravitaillement posa rapidement problèmes. Nous fûmes obligés de voler de la nourriture auprès des civils. Malheureusement, il nous est arrivé de devoir insister avec notre arme. La faim nous tenaillait de plus en plus.

(1) André VOEGEL, m'a confié il y a quelques années qu'il avait vu lors de ce sinistre épisode, les chars rouler sur les morts et les blessés. « Après avoir été écrasé par les chars, les corps étaient encore épais comme des crêpes » dixit.

A suivre ...

Source : Mémoire d'André VOEGEL

Récit complet des mémoire du malgré-nous André VOEGEL :

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