Juillet 1870 : la guerre franco-prussienne a débuté en Alsace. Alors que les premières batailles font rage dans le Nord, les villes de Barr, Obernai et Molsheim au Centre Alsace sont également en alerte. Suivons les nouvelles de ces régions durant les mois de juillet à novembre 1870 relatées dans le journal Le Courrier des Vosges.
8 juillet



Andlau, place de l'hôtel de ville
Andlau. Le Niederreinischer Kurier écrit, le 8 juillet : « Un terrible incendie a éclaté hier jeudi, à 1 heure du matin, et a réduit en cendres la belle filature de M. RISHOFFER. Le feu a pris on ne sait encore comment, ni en quel endroit, mais il fait des progrès d'une rapidité effrayante, et quand les secours arrivèrent, plusieurs bâtiments étaient en flammes. La filature se composait de trois étages et était remplie de matières grasses qui s'enflammèrent comme de la poudre ; dès le commencement il fallut renoncer à sauver ce bâtiment, et l'ardeur des travailleurs dut se porter sur les constructions voisines.
La filature a été détruite de fond en comble avec les marchandises qu'elle renfermait… [les machines ne sont plus qu'un amas…] M. RISHOFFER, qui avait son logement dans la filature même, est brûlé ; une belle galerie de tableaux, des objets d'art, de vieilles porcelaines, de la vaisselle en argent, tout est perdu. Les flammes ont complètement détruit aussi l'auberge de la Couronne, attenante à la filature ; le mobilier seul du sieur ENGEL, propriétaire de la Couronne, a pu être sauvé en partie ; l'écurie et le grenier à foin d'un nommé Metz, ferblantier, ont été également consumés (1).
C'est grâce au zèle des travailleurs que le sinistre n'a pas pris de proportions plus grandes ; 250 à 300 hommes alimentaient les pompes avec leurs tandelins ; les femmes, les enfants, la population tout entière a contribué à l'extinction des flammes. Les pompes d'Eichhoffen, d'Itterswiller, de Zellwiller, de Saint-Pierre, de Stotzheim, de Gertwiller, de Barr, d'Epfig, d'autres communes encore, avaient été amenées sur le lieu du sinistre, qu'elles n'ont quitté que vers huit heures du matin ».

Andlau
Barr, 8 juillet 1870. Nous avons inséré, hier, une lettre d'Andlau qui racontait l'incendie de la filature de laine de M. RISHOFFER (2). Un correspondant de Barr, qui a assisté à ce désastre, nous écrit à ce sujet. « Des incendies et toujours des incendies ! Voilà le programme des nouvelles à l'ordre du jour. On dirait qu'un mauvais génie plane au-dessus de nous pour dévorer régulièrement chaque semaine ici des maisons d'habitation avec leurs dépendances ; là des établissements industriels considérables ; ailleurs des landes ou des forêts importantes.
Il y a quelques semaines, le feu a détruit à Epfig plusieurs maisons ; les journaux n'en ont pas même parlé. Hier, après minuit, l'élément destructeur a fait de nouvelles victimes à Andlau. La filature de laine de M. RISHOFFER, l'auberge de la Couronne, de M. ENGEL, située à côté, et des bâtiments dépendants de l'habitation de M. METZ, ferblantier, sont devenus la proie des flammes. La filature, élevée de plusieurs étages, a été brûlée de fond en comble : bâtiments, moteurs, mobilier industriel, marchandises, jusqu'au vin de la cave, tout a été détruit. Il en a été de même de l'auberge et des autres bâtiments ; rien n'a pu en être sauvé.
Au premier cri d'alarme, les habitants sont accourus et ont promptement mis les pompes en jeu. Des exprès, à pied et à cheval, ont été envoyés dans les communes circonvoisines pour réclamer des secours ; à leur appel, les pompes de Barr, Eichhoffen, Mittelbergheim, Stotzheim, Itterswiller, Epfig, Gertwiller, Burgheim et Zellwiller se sont rendues en toute hâte sur le lieu du sinistre et ont prêté leur concours efficace aux habitants. Là où le sauvetage était devenu impossible, on a fait la part du feu, afin de concentrer tous ses efforts sur un bâtiment éloigné de la filature seulement d'un mètre et demi et qui renfermait pour environ 80 000 francs de marchandises. Ce bâtiment a été sauvé. On a, en outre, veillé sur les habitations voisines où les flammèches menaçaient à chaque instant d'allumer de nouveaux incendies. Mais le danger le plus imminent était sans contredit du côté de la machine à vapeur de la filature ; réchauffée par l'incendie pendant que toutes ses ouvertures étaient fermées, il était évident qu'elle eût fait explosion, et quels malheurs en seraient advenus alors ! Trois citoyens ont entrepris, au péril de leur vie, de conjurer ce danger : c'étaient MM. BAIGNER, directeur de la filature, Nicolas IMBACH, rentier, et MATTERN, domestique de l'établissement ; ces hommes courageux sont heureusement parvenus à ouvrir les soupapes, afin de laisser échapper la vapeur. À cette occasion, M. Baigner a reçu une tuile sur la tête ; malgré sa blessure, l'infatigable jeune homme n'a pas quitté les travailleurs.
Madame ENGEL, la femme de l'aubergiste, était montée au grenier pour sauver du linge ; dans l'intervalle, l'incendie a fait de grands progrès dans la maison ; elle ne pouvait plus descendre par les escaliers intérieurs ; M. HOLTZER, en voyant le péril imminent de cette femme, l'a fait descendre extérieurement par des échelles tenues à bras raccourcis avec l'aide d'autres personnes qui s'étaient jointes à lui.
La cause du sinistre est inconnue. La perte matérielle est considérable ; on l'estime à près de 200 000 francs ; heureusement tout était assuré. Dans l'espace de 18 mois, M. ENGEL a vu pour la seconde fois sa maison incendiée ».

Barr
22 juillet
Sélestat. On nous écrit le 22 juillet : « À Schlestadt, on travaille activement dans toutes les maisons à confectionner de la charpie, des compresses et des bandes d'après les indications utiles qu'a bien voulu donner M. le chirurgien militaire. Les dames de Schlestadt ont prié M. SALU, chirurgien militaire, de leur donner les indications utiles, et elles travaillent activement d'après la leçon qu'il leur a faite ».
Obernai. Le prix moyen des 30 hectolitres, froment (vieux et nouveau), a été de 27 fr. 60 c. et celui du quintal métrique, 36 fr. 40 c. au marché du 21 du courant.

Hôpital de Barr
26 juillet
Nous sommes heureux de le dire et nous le disons sans vanité parce que chez nos concitoyens de l'Alsace les idées d'assistance sont des idées familières et qui font partie de leurs mœurs : les offres de localités nombreuses pour y recevoir les blessés et les malades affluent déjà. Les hôpitaux des communes rurales et des petites villes qui avoisinent Strasbourg s'organisent pour mettre une salle ou un certain nombre de lits à la disposition de nos soldats blessés. Barr, Brumath, Rhinau, Benfeld, Bouxwiller, d'autres encore ont déjà été au-devant des besoins futurs et sans doute prochains, avec un zèle dont on pouvait être assuré d'avance.

Hôpital de Benfeld
2 août
Erstein. On nous écrit : « Nous avons eu mercredi dernier un commencement d'incendie qui aurait pu prendre des proportions effrayantes, en raison des localités où le feu a éclaté. Grâce au concours actif et intelligent de la population des pompiers, ainsi que de l'autorité municipale, le danger a été circonscrit et étouffé au bout d'un quart d'heure de travail. Un turco (tirailleur algérien), blessé à la suite d'une chute en chemin de fer, qui se trouvait en convalescence à notre hôpital, voyant la population en émoi, ne voulait pas démordre de l'idée que les Prussiens étaient sur nous. À cheval sur sa croisée, le fusil en main, il s'apprêtait à faire le coup de feu pour ne pas manquer de payer son tribut à la patrie en danger. On a fini par le convaincre que les Prussiens n'y étaient pour rien, et que nous espérons bien ne jamais les voir ici ».
3 août
Gertwiller. Le Niederreinischer Kurier écrit : « On nous écrit, le 3 août : Dans les temps actuels où le patriotisme a modestie, M. HILD me pardonnera de l'avoir nommé ici. Nous avons pensé dès l'abord aux services que pourrait nous rendre un établissement hospitalier établi et dirigé d'une façon, j'ose le dire, si exceptionnelle, et l'on y a effectivement mis à notre disposition quatre salles contenant soixante-quatre lits. D'un autre côté tous les médecins de la localité nous ont offert spontanément leur concours que nous avons accepté avec gratitude.
Le principal était donc fait, puisque nous étions assurés d'un local pour recevoir les blessés et de médecins pour les soigner. Sur ces entrefaites, le comité s'était organisé, avait nommé son bureau et mis à sa tête par acclamation M. HILD, le directeur de l'hospice. Restaient à trouver les ressources nécessaires pour l'entretien des blessés. Le comité décida que l'on irait de porte en porte demander des secours en argent et en nature. L'appel adressé à la population a été entendu par elle, et jusqu'à présent les dons en argent s'élèvent à près de quatre mille francs ».

Le lendemain nous recevions la visite de MM. Jean MACÉ et Rodolphe de TURCKHEIM, délégués par le Comité de Strasbourg pour provoquer la formation de comités cantonaux et qui ont été fort heureux de trouver déjà installé ce qu'ils voulaient nous engager à fonder. Néanmoins leur visite n'a point été inutile, tant s'en faut, et sur leurs conseils, un certain nombre de membres délégués par notre comité sont allés s'assurer du concours de toutes les communes du canton.
Nous avons eu le bonheur de trouver partout des autorités disposées à nous seconder et à marcher avec le comité de Barr, quand nous ne trouvions pas déjà la besogne toute faite. Et tandis que Dambach, Epfig, Andlau créent des hôpitaux provisoires et s'apprêtent à les soutenir par leurs propres souscriptions, les autres communes ont promis de tenir à notre disposition du vin, du linge et surtout, chez beaucoup d'habitants, l'hospitalité pour les convalescents évacués des hôpitaux.
J'allais oublier de vous parler du comité de dames qui fonctionne à l'hospice de Barr et qui prépare des bandes et des objets de literie ; mais aussi bien il était presque superflu de le relater, car vous savez bien que lorsqu'il s'agit de charité, on est toujours assuré du concours des femmes ».

Barr. Niederreinischer Kurier. On nous écrit, le 1ᵉʳ août : « Au moment de la lutte sanglante qui se prépare, il est du devoir de tous les citoyens de chercher à soulager, dans la mesure de leurs moyens, les victimes des maux de la guerre. Nous n'avons pas été des derniers à le comprendre à Barr, et dès mardi nous y avons fondé un comité chargé de faire appel au bon vouloir de la population et de se mettre en rapport avec la Société internationale. Je crois qu'en livrant à la publicité les détails de notre organisation, nous pourrons trouver des imitateurs, et qu'en cela encore nous rendrons service à la cause de l'humanité et du patriotisme.
Barr possède un hospice établi, au dire des hommes compétents, dans les meilleures conditions d'hygiène et de salubrité, et qui a le bonheur, en outre, d'être dirigé par un de nos concitoyens qui y consacre gratuitement tout son temps et tous ses soins ; j'espère que se manifeste partout sur une échelle si large, il est moins nécessaire de faire appel à la générosité de notre population alsacienne, si patriotique de nature, que de veiller à ce que les dons offerts ne s'éparpillent et qu'ils trouvent un emploi pratique. C'est dans cette prévoyance qu'il s'est formé dans notre commune un comité de secours destiné à agir de concert avec celui de Barr.
Une collecte faite dimanche passé a fourni une somme de 340 francs, quelques hectolitres de vin et du linge encore en état de servir. De plus, trente lits nous ont été offerts pour recevoir les convalescents en état de quitter l'hôpital ; ils trouveront chez nous tous les soins nécessaires, tandis que leurs places à Barr pourront être réoccupées par de nouveaux blessés ou des malades qui demandent la surveillance particulière des médecins. Je crois que les villages, se groupant ainsi autour de centres d'actions plus considérables, pourront rendre des services très efficaces ».

Obernai
16 août
Nous avons reçu de divers côtés des informations sur la situation dans un certain rayon autour de Strasbourg et dans le département. Il parait positif que les Prussiens ne sont plus dans les environs de Strasbourg. Ce sont des troupes badoises, commandées par le Général de BAYER, et des Bavarois qui cernent la ville. Le grand-duc de Bade serait de sa personne à Mundolsheim. Ces corps badois et bavarois ne seraient pas très nombreux. Ils ne se prolongeraient, dans la direction du Sud, que jusqu'à Erstein. Une personne venue hier du Haut-Rhin n'a pas vu d'ennemis au-delà d'Erstein et Graffenstaden, elle a à peine aperçu deux à trois cents soldats badois.
Au-dessous d'Erstein, l'Alsace est dans une situation parfaitement normale. Il n'y a aucune trace d'invasion allemande. Le chemin de fer et le télégraphe fonctionnent librement, à ce qu'on nous assure ; et c'est une dépêche télégraphique du préfet du Haut-Rhin, affichée vendredi soir sur les murs de Paris, annonçant que Strasbourg est investi par un corps armé qui a fait connaitre pourquoi il n'arrivait plus de nouvelles à Strasbourg. Les portes de Schlestadt sont fermées. Les arbres autour de la ville ont été abattus, ceux de la promenade également. Le pont du chemin est détruit à Fegersheim. Ainsi rien d'extraordinaire dans tout le département du Haut-Rhin, sauf l'interruption de toute communication par chemin de fer et par télégraphe avec Strasbourg. L'attitude des populations de cette partie de l'Alsace est partout calme et ferme.

Molsheim

17 août
Schelestadt (Sélestat), 17 août, 9 h du soir. Une reconnaissance a été faite cette après-midi jusqu'à Thanvillé et Saint-Maurice, débouché d'une route de montagne de Barr, dans le val de Villé, par 50 mobiles, 8ᵉ compagnie, sous les ordres du capitaine STOUVENOT. Deux cent cinquante cavaliers dragons ont été mis en déroute après quatre charges. Dix morts, quatre prisonniers, un grand nombre de blessés parmi les ennemis. Parmi nos mobiles, un blessé et un habitant. Les populations du Val se soulèvent.
L'Industriel alsacien, qui nous apporte cette dépêche dans son numéro du 19, ajoute que des personnes arrivées hier soir des environs de Schelestadt affirment qu'avant cet engagement, les cavaliers ennemis s'étaient présentés à Châtenois pour y exercer des réquisitions, mais que les habitants, indignés de leurs prétentions audacieuses, se sont armés à la hâte de vieux fusils, de pioches et de fourches, et que, tombant sur les maraudeurs, ils les ont chassés de leur commune.

C'est sans doute à ces résistances que le Général de BEYER a voulu faire allusion lorsqu'il a rédigé la proclamation suivante :
« J'ai à vous parler sérieusement. Nous sommes voisins. Au bon temps de la paix, nous n'avons eu que des relations cordiales. Nous parlons la même langue. Je vous le dis : écoutez la voix du cœur, la voix de l'humanité. L'Allemagne est en guerre avec la France, une guerre que l'Allemagne n'a pas provoquée. Nous sommes forcés d'entrer dans votre pays. Mais nous considérons comme un bienfait pour la civilisation, l'humanité et la religion, toute vie humaine, toute propriété qu'il nous sera permis d'épargner. Nous sommes en guerre. Des soldats se battent contre des soldats, loyalement, sur le champ de bataille. Nous ne toucherons pas aux citoyens paisibles, aux habitants des villes et des campagnes ; nous observerons une discipline sévère. Par contre, nous vous attendrons, et je l'exige de vous, catégoriquement, que les habitants s'abstiennent de toute hostilité ouverte ou cachée.
À notre grande douleur, des excitations, des cruautés et des actes de violence nous ont forcés à une sévère répression. J'espère donc que les autorités locales, les prêtres, les instituteurs et les chefs de famille exhorteront leurs administrés, leurs subordonnés et leurs gens à veiller à ce qu'aucun acte hostile ne soit commis contre mes troupes.
Prévenir un malheur, c'est plaire à Dieu, notre juge suprême. Je vous exhorte, je vous avertis, ne l'oubliez pas ».
Le commandant de la division badoise.
Lieutenant-général DE BEYER
18 août
Dans la journée d'hier, un certain nombre de campagnards, venant de villages de cette région, sont arrivés, amenant du bétail et des denrées et rapportaient de vagues rumeurs, mais aucun fait précis. Ils savaient que le pays n'était pas occupé de Colmar à Benfeld ; qu'à Benfeld il y avait des détachements badois, cavalerie et infanterie, qui avaient élevé des barricades à l'entrée et à la sortie. Des informations, que nous avons lieu de croire exactes, annoncent l'arrivée des Badois à Molsheim et à Mutzig il y a trois jours.
Le maire de Molsheim, M. PROST, qui avait, dit-on, confisqué les armes de quelques maraudeurs ivres, a été arrêté pour ce fait et conduit à Holtzheim, à l'état-major badois, où il lui a été adressé une semonce. Puis on lui aurait mis des galons et on l'aurait renvoyé à Molsheim pour y remplir les fonctions de bourgmestre. Le détachement, qui occupe Molsheim, doit y avoir pris les mêmes mesures que dans les autres localités. Les roues ont été enlevées des chariots des cultivateurs et ces chariots eux-mêmes ont servi en partie à construire des barricades. Défense sévère de sortir de la ville et de sonner les cloches.
Mêmes mesures ont été prises à Mutzig. Un bourgmestre a été nommé, avec mission de répondre de l'ordre. Il y avait quelques caisses d'armes appartenant à l'État à la manufacture ; ces armes ont été confisquées. Aucun dégât n'a du reste été commis à la manufacture même.
Les communes réunies du canton de Molsheim sont chargées de l'entretien en nature des troupes allemandes qui les occupent. On évalue de 3 000 à 4 000 fr. par jour les frais qu'elles ont à supporter.
3 septembre
Le journal Le Temps a reçu de Barr, petite ville située dans la montagne, à quelques lieues de Strasbourg, la lettre suivante du 28 août :

« Soldats de la ligne, gardes mobiles, gardes nationales, tout est sur pied et fait son devoir. L'armée allemande reçoit journellement des renforts. Contre dix mille soldats assiégés, ils sont plus de soixante mille assiégeants, proportions malheureusement auxquelles cette guerre nous habitue trop. Les Prussiens, voyant que la ville se défendait énergiquement, se mirent en tête de la bombarder.
Remarquez que cela n'avance pas le siège, la citadelle étant la clef de la ville et les fortifications demeurant intactes. Pour prendre la ville de force, le vrai moyen serait de faire brèche dans la citadelle et de livrer un assaut. Mais la valeur de nos ennemis aime mieux brûler des maisons que d'affronter les baïonnettes françaises. Donc lundi, le 22, les boulets rouges et les bombes à pétrole commencèrent à tomber sur la ville comme grêle. Le faubourg de Saverne prit feu d'abord et fut consumé en partie. Depuis, le bombardement n'a pas discontinué. Les matinées sont tranquilles en général ; mais l'après-midi et la nuit, les détonations se succèdent avec rapidité.
Les assiégés répondent par des canonnades nourries, mais n'atteignent que difficilement les batteries prussiennes ; épaulées d'une part derrière des terrassements au-delà du Rhin, de l'autre derrière Hausbergen. Des hauteurs qui dominent Barr, nous voyons à cinq lieues d'ici fumer les villages environnants. Des colonnes de fumée s'élèvent à divers endroits dans l'enceinte même de Strasbourg ; par moments la fumée se couche sur toute la ville en brume épaisse d'où surgit à peine la flèche noire de la cathédrale.
On se perdait en conjectures sur les édifices incendiés, quand hier, une dame, venue de Strasbourg, et qui avait traversé à grand-peine les lignes prussiennes, nous apporta des détails sur les sinistres d'avant-hier. Non contents d'avoir endommagé quelques faubourgs, les Prussiens dirigèrent leurs bombes sur le centre de la ville. Plusieurs de ces projectiles ont endommagé la cathédrale. Mais voici l'exploit capital de la journée : on a incendié le gymnase protestant transformé en infirmerie, l'église du Temple-Neuf et la bibliothèque de la ville contiguë à l'église.
Ces trois édifices sont ruinés de fond en comble. Pas un volume de cette précieuse bibliothèque, trésor unique, joyau séculaire de la ville, n'a été sauvé. Les bombes y pleuvaient si dru pendant plusieurs heures qu'il était impossible d'approcher. Ajoutons que la perte est irréparable ; car cette bibliothèque, célèbre en France comme en Allemagne, contenait une foule d'exemplaires uniques en manuscrits comme en imprimés.
Voilà certes un fait d'armes qui comptera dans les annales de cette guerre. Avoir détruit du même coup une église, une bibliothèque et un hôpital, cela est digne de la gloire prussienne. Pour mettre le comble à ces prouesses, il ne reste plus qu'à démolir la cathédrale. Que l'on bombarde une citadelle, soit ; encore est-il admis, entre nations civilisées, de ne bombarder qu'en cas extrême une population nombreuse et cultivée ; mais détruire les édifices publics d'une cité célèbre en Europe, sans but stratégique, ruiner ses plus beaux monuments historiques pour la terroriser, c'est là un vandalisme aussi inutile que révoltant.
Les journaux allemands rendent eux-mêmes hommage à l'habileté de tir des artilleurs français. Pendant une sortie de la garnison, Illkirch a été incendié par quelques bombes lancées des fortifications pour appuyer la reconnaissance. Sur le simple bruit qu'un corps français venant de Belfort s'avançait au secours de la place, les troupes badoises ont été concentrées aussitôt le long des lignes de chemin de fer de Barr et de Molsheim, qui commandent la vallée de la Bruche, et le quartier général allemand a été transféré de Lampertheim à Oberschaeffolsheim ».
Léon VENZAC

Molsheim (Fond Tony, archives de Strasbourg)
Depuis quelques jours, l'armée badoise, aidée de plusieurs régiments prussiens, a investi Strasbourg. La garnison est trop faible pour tenter de nombreuses sorties ; elle ne peut que défendre la ville et le fait vaillamment.
17 août
On écrit de Sélestat que la place de Schelestadt est, à l'heure qu'il est, parfaitement approvisionnée. Elle est prête à soutenir un siège, quelque long qu'il soit. Après un certain moment de découragement, les habitants espèrent de nouveau et pensent que sous peu l'armée française, après avoir chassé l'ennemi du sol sacré de la patrie, ira envahir son territoire. Les Prussiens occupent les villes d'Obernai, Fegersheim, Erstein, etc.
À Fegersheim, le maire est obligé de donner tous les matins au général prussien, pour tout le canton de Fegersheim, la somme de 5 600 fr., sans compter les réquisitions de toute nature. Notez qu'il n'y a que 40 Prussiens dans cet endroit. J'ai vu personnellement, il y a deux jours, une permission accordée par le général prussien à un habitant de ladite commune de Fegersheim, l'autorisant à s'absenter pendant vingt-quatre heures, avec déclaration que si, dans ce délai, il n'avait pas réintégré la commune, sa maison serait brûlée.
Avant-hier, dans la nuit, les quatre employés du chemin de fer chargés de veiller à la gare ont reçu, au milieu de la nuit, la visite de quatre ou cinq jeunes gens d'Erstein, qui s'étaient sauvés et suppliaient les employés de les cacher dans la gare. Ils racontaient que dans la journée 24 Prussiens étaient arrivés à Erstein, qu'ils avaient requis le maire de ladite ville de leur donner tous les jeunes gens, aux fins de changer la marche des eaux de l'Ill, de les détourner autant que possible pour qu'elles ne puissent aller se jeter dans les fossés de Strasbourg, qui, comme vous le savez, est investie.
Aucun des jeunes gens n'a voulu consentir à ce travail ; la plupart ont pu s'enfuir ; mais comme le nombre de ceux qu'on avait gardés de force ne suffisait pas aux besoins, on a requis les vieillards et les femmes, et bon gré mal gré il a fallu marcher.
18 août
Les communications télégraphiques sont aussi interrompues entre Schirmeck et Saint-Dié. Hier, dans l’après-midi, le courrier a dû rétrograder depuis Saales. L’inspecteur des forêts, à la résidence de Senones, a télégraphié au conservateur chef de son administration que 2 000 ennemis, venant de Schirmeck, ont suivi la route du Donon.
Nous n’avons pas à dire comment ces informations ont pu être prises, mais il nous parait probable que, s’il s’agit ici des troupes badoises qui ont abandonné l’investissement de Strasbourg, nous saurons bientôt que Saint-Dié et Raon-l’Étape ont été visités par quelques détachements.
Le Niederreinischer Kurier écrit : « Des informations, que nous avons lieu de croire exactes, annoncent l'arrivée des Badois à Molsheim et à Mutzig il y a trois jours. Le maire de Molsheim, M. PROST, qui avait, dit-on, confisqué les armes de quelques maraudeurs ivres, a été arrêté pour ce fait et conduit à Holtzheim, à l'état-major badois, où il lui a été adressé une semonce. Puis on lui aurait mis des galons et on l'aurait renvoyé à Molsheim pour y remplir les fonctions de bourguemestre. Le détachement, qui occupe Molsheim, doit y avoir pris les mêmes mesures que dans les autres localités. Les roues ont été enlevées des chariots des cultivateurs et ces chariots eux-mêmes ont servi en partie à construire des barricades. Défense sévère de sortir de la ville et de sonner les cloches.
Mêmes mesures ont été prises à Mutzig. Un bourgmestre a été nommé, avec mission de répondre de l'ordre. Il y avait quelques caisses d'armes appartenant à l'État à la manufacture ; ces armes ont été confisquées. Aucun dégât n'a du reste été commis à la manufacture même. Les communes réunies du canton de Molsheim sont chargées de l'entretien en nature des troupes allemandes qui les occupent. On évalue de 3000 à 4000 fr. par jour les frais qu'elles ont à supporter ».
22 août
Nous avons vu hier, à Épinal, un nouveau détachement de volontaires, 500 hommes environ. Ce détachement se composait surtout de jeunes gens ; mais on remarquait en tête quelques hommes mariés qui, ne voulant pas travailler aux tranchées prussiennes devant la noble ville de Strasbourg, viennent avec les enfants de Schirmeck s'enrôler sous le drapeau de la France.
Parmi ces braves volontaires figure un zouave, Ernest MARCHAL, qui a fait incorporer dans son régiment, le 2ᵉ, croyons-nous, une trentaine de nos compatriotes. Avant de quitter Schirmeck, ce zouave avait déjà rossé un Prussien qui avait bu chez le Père MARCHAL et refusait de payer sa consommation. Cette correction donnée, la maison de MARCHAL fut cernée, et le brave soldat fut contraint de recourir à la ruse pour échapper aux ennemis et aller se joindre aux défenseurs de la vallée de la Bruche.
25 août

Entre Schirmeck et Strasbourg, on voit passer d’heure en heure des vieillards et des enfants que les généraux prussiens ont arrachés à leur famille. Sur le simple bruit qu'un corps français venant de Belfort s'avançait au secours de la place de Strasbourg, les troupes badoises ont été concentrées aussitôt le long des lignes de chemin de fer de Barr et de Molsheim, qui commandent la vallée de la Bruche, et le quartier général allemand a été transféré de Lampertheim à Oberschaeffolsheim.
27 août
La place de Schelestadt est, à l'heure qu'il est, parfaitement approvisionnée. Elle est prête à soutenir un siège, quelque long qu'il soit. Après un certain moment de découragement, les habitants espèrent de nouveau et pensent que sous peu l'armée française, après avoir chassé l'ennemi du sol sacré de la patrie, ira envahir son territoire. Les Prussiens occupent les villes d'Obernai, Fegersheim, Erstein, etc.
À Fegersheim, le maire est obligé de donner tous les matins au général prussien, pour tout le canton de Fegersheim, la somme de 3 600 fr., sans compter les réquisitions de toute nature. Notez qu'il n'y a que 40 Prussiens dans cet endroit. J'ai vu personnellement, il y a deux jours, une permission accordée par le général prussien à un habitant de ladite commune de Fegersheim, l'autorisant à s'absenter pendant vingt-quatre heures, avec déclaration que si, dans ce délai, il n'avait pas réintégré la commune, sa maison serait brûlée.
Avant-hier, dans la nuit, les quatre employés du chemin de fer chargés de veiller à la gare ont reçu, au milieu de la nuit, la visite de quatre ou cinq jeunes gens d'Erstein, qui s'étaient sauvés et suppliaient les employés de les cacher dans la gare. Ils racontaient que dans la journée 24 Prussiens étaient arrivés à Erstein, qu'ils avaient requis le maire de ladite ville de leur donner tous les jeunes gens, aux fins de changer la marche des eaux de l'Ill, de les détourner autant que possible pour qu'elles ne puissent aller se jeter dans les fossés de Strasbourg, qui, comme vous le savez, est investie.
Aucun des jeunes gens n'a voulu consentir à ce travail ; la plupart ont pu s'enfuir ; mais comme le nombre de ceux qu'on avait gardés de force ne suffisait pas aux besoins, on a requis les vieillards et les femmes, et bon gré mal gré il a fallu marcher.
30 août
Les journaux allemands rendent eux-mêmes hommage à l'habileté de tir des artilleurs français. Pendant une sortie de la garnison, Illkirch a été incendié par quelques bombes lancées des fortifications pour appuyer la reconnaissance. La division badoise a reçu d'ailleurs l'ordre de rejoindre l'armée du Sud, pour combler les vides survenus depuis l'ouverture de la campagne. Elle sera remplacée par des troupes prussiennes de la landwehr.
Il n'y a qu'une voix en Allemagne pour constater l'exaspération patriotique des Alsaciens contre les envahisseurs. On nous annonce qu'Ernest MARCHAL appartient à l'illustre famille de Nicolas WOLFF. Que ceci soit bien exact, nous ne saurions l'affirmer ; mais ce que nous pouvons dire avec assurance, c'est qu'il est plein de vaillance et qu'il a bien mérité du pays.
Ernest MARCHAL est parti ce matin pour l'Algérie avec ses braves compagnons. Il a pour lieutenant M. F. SERMAY, et pour sous-lieutenant, M. Ch. CLEMENT. Des lettres d'Alsace nous tiennent au courant des principaux incidents du siège de Strasbourg. La place résiste avec une grande énergie. Le service de l'artillerie est fait par des artilleurs de la ligne et de la garde nationale, qui ne se compose que d'anciens soldats établis dans le pays. Le feu de l'ennemi a provoqué plusieurs incendies, qui ont atteint particulièrement le quartier de la Grande-Rue. La brasserie de M. SCHUTZENBERG, à Schiltigheim ; celle des frères GRUBER, à Kœnigshoffen, et la fabrique de colle forte hors la porte de l'Hôpital ont été détruites par le feu de la place, parce qu'elles servaient, grâce à leurs vastes caves à l'abri de la bombe, de refuge sûr à l'ennemi.

Annonce de juillet
Il se confirme que M. RENOUARD de BUSSIERE, député de Strasbourg, a été arrêté dans sa propriété.
17 septembre

Benfeld
Sous le commandement du major général baron de LAROCHE, la brigade de cavalerie grand-ducale, à laquelle on avait adjoint deux bataillons, une batterie légère et un détachement de pionniers, a fait une excursion dans la contrée de Schlestadt, dans le but de fourrager. À 3 heures du matin, on pénétra à Benfeld et à 7 heures du matin trois escadrons de nos dragons paraissaient déjà à Marckolsheim. Là on leva 50 000 fr. de contribution, qui furent exactement livrés.
Un autre détachement, avec les pionniers, alla en même temps sur l'ancienne route romaine, par Elsenheim à Guémar, détruisit le télégraphe et interrompit toute communication avec Colmar en faisant sauter deux ponts du chemin de fer.

21 octobre
La Nationalzeitung de Berlin annonce que M. de LESSING, conseiller intime de régence, est entré en fonctions auprès du commissariat civil d'Alsace. Ont été nommés :
- M. KREMER, burgermeister de Cologne, en qualité de commissaire de police du canton de Molsheim
- Et M. KLATTE, commissaire de police à Mayence, en qualité de commissaire de police à Bischwiller

Retour du service de poste le 21 octobre
29 novembre
Nous avons mentionné avant-hier la découverte d'une poste clandestine qui avait organisé des relations entre Strasbourg et Tours par la voie de Bâle. On a maintenant aussi arrêté les facteurs qui servaient d'intermédiaires ; trois d'entre eux sont de Molsheim. Dans la nuit de samedi à dimanche, des voleurs ont pénétré avec effraction dans le local destiné à l'alimentation des pauvres. La porte était enfoncée, le pupitre où se trouvait la caisse de l'économe était fracturé et 3 fr. 35 c. avaient disparu. Les voleurs ont en outre ouvert un réservoir à vin et enlevé un paletot. On n'a pas encore pu trouver la trace des voleurs.
Hier au soir, hors la porte des Juifs, le conducteur d'une voiture chargée d'une assez forte quantité de farine et d'avoine se vit attaqué par un individu dans des intentions faciles à deviner. Le voiturier meurti lutta avec son agresseur et appela du secours. La garde voisine accourut et arrêta l'agresseur, qui fut conduit au corps-de-garde de la place. Trois personnes occupées à coller aux maisons des affiches mensongères annonçant de prétendues grandes victoires des Français ont été arrêtées. Elles ont été provisoirement, pour subir leur peine, incarcérées à la maison de correction (Strassburger Zeitung).



Pont sur l'Ill et fortifications à Benfeld
9 décembre
Dans la Strassburger Zeitung, M. le Préfet du Bas-Rhin annonce que dans la matinée du 7 décembre l'ancien soldat CLAUSMANN, de Molsheim, s'est échappé de l'asile de Stephansfeld. C'est un individu fort dangereux qui, déjà avant son admission à l'asile des aliénés, avait tué deux personnes, et qui continuait à parler d'assassinats. Sa mère, Ursule CLAUSMANN habite Molsheim, et il est possible que son fils se soit rendu dans cette ville.

Extraits des registres de décès de soldats du secteur
Obernai






Schirmeck


Rosheim

Benfeld


(1) L'usine de laine RISHOFFER se situait entre l'actuelle rue Brûlée et la cour de l'Abbaye, anciennement rue de l'Hôpital, ancienne résidence abbatiale dite hôpital STOLZ-GRIMM. En 1870, la rue de l'usine avait pour nom Hinter der Sinn (en vieil allemand derrière le lieu des blanchisseurs).

La fabrication de laine dans la rue Hinter der Sinn, par l'artisan Jules RISHOFFER, est mentionnée pour la première fois en 1851. Il est associé avec IMBACH Nicolas, 33 ans, au n°41. RISHOFFER a 23 ans.


Recensement de 1866. Jules RISHOFFER habite à l'usine au 98 de la rue Hinter der Sinn. Il s'est marié le 2 mai 1859 à Strasbourg avec Suzette Marie PICK, née à Strasbourg le 21 décembre 1840. Philippe Frédéric Jules RISHOFFER est né à Strasbourg le 15 mai 1827. RISHOFFER continua à habiter à Andlau. Sa fille Élisabeth décéda en 1877 à l'âge de 1 mois et 8 jours, puis la famille quitta Andlau après 1880


En 1866, au 40 rue de l'Hôpital, le prédécesseur de l'aubergiste ENGEL, propriétaire du restaurant de la Couronne en 1870, a pour nom Henri NAEGEL

Le ferblantier Louis METZ habitait au n°42 de la rue de l'Hôpital.
(2) RISHOFFER (RISCHOFFER) & ZAHN était une maison alsacienne de commerce de « laines filées et teintures » active au XIXᵉ siècle, en lien avec l'industrie textile de la région d'Andlau et de Mulhouse. La maison RISHOFFER & ZAHN commercialisait des fils de laine et des produits teints, approvisionnant les ateliers et les structures textiles locales dans le Bas-Rhin et le Haut-Rhin.
Sources :
- Gallica
- Illustrations manquantes par IA
Autres articles sur la guerre de 1870 en Alsace :
- Semaine du 18 au 24 juillet (partie 1)
- Semaine du 25 au 31 juillet (partie 2)
- Semaine du 1ᵉʳ au 7 août (partie 3)
- Semaine du 8 au 14 août (partie 4)
- Semaine du 15 au 21 août (partie 5)
- Semaine du 22 au 28 août (partie 6)
- Semaine du 29 août au 5 septembre (partie 7)
- Septembre et la capitulation bouleversantes de Strasbourg (partie 8, 1/2)
- Septembre et la capitulation bouleversantes de Strasbourg (partie 9, 2/2)
- La guerre à Neuf Brisach (partie 10)
- La guerre à Mulhouse, Guebwiller et Thann (partie 11)
- La guerre à Colmar, Ribeauvillé et Riquewihr (partie 12)
- La guerre à Barr, Obernai, Benfeld, Erstein, Andlau, Molsheim et Schirmeck (partie 13)