Après la série d'articles sur les évènements de la guerre 1870 qui ont marqué, semaine après semaine, l'été en Alsace, place à une série d'article sur l'avancement du conflit dans les villes alsaciennes. Le point à Neuf-Brisach !
Juillet 1870. La guerre franco-prussienne a débuté le long du Rhin. Neuf-Brisach, la petite ville fortifiée par Vauban, située entre Colmar et le Rhin, se trouve en première ligne. Vieux-Brisach de l'autre côté du Rhin est aussi en première ligne. Suivons les nouvelles de cette région durant les mois de juillet à novembre 1870 relatées dans le journal Le Courrier des Vosges.

Plan de Cassini au XXᵉ siècle
21 juillet
Une lettre reçue par le Courrier, de l’autre extrémité de l’Alsace, de Neuf-Brisach, informe que samedi, dans la journée, des habitants de Vieux-Brisach (duché de Bade) se sont rués sur le pont du Rhin, armés de haches et d’autres instruments, et ont commencé à démolir le pont. Le poste et les douaniers français s’y sont opposés ; le poste a été renforcé. Le passage du pont du Rhin de Brisach est interdit.

22 juillet
Neuf-Brisach. Le Niederrheinischer Kurier écrit, le 22 juillet : « Le nommé George PETER, soldat au 74ᵉ de ligne, ayant fait partie du détachement arrivé dans la matinée de Mulhouse et devant rejoindre le 23 son régiment parti pour Strasbourg, s'est tiré un coup de fusil dans la tête à la caserne. La mort a été instantanée. La balle est sortie par la partie postérieure de la tête et a fait jaillir la cervelle. On ignore la cause de ce suicide ; peut-être est-il attribué au chagrin de quitter sa famille. La levée du cadavre a été faite par M. le commissaire de police de notre ville ».

Neuf-Brisach

Vieux-Brisach
4 août
Par suite du départ pour l’armée des officiers et des employés d’artillerie des places de Strasbourg, Belfort, Neuf-Brisach et Schlestadt, M. le maréchal major général de l’armée du Rhin fait appel aux anciens militaires ayant servi dans l’artillerie. On conférerait à ces derniers les emplois de commandant d’artillerie, de gardes ou de gardiens de batteries, en leur accordant une indemnité correspondante aux fonctions qu’ils rempliraient. M. le major général, par décision du 28 juillet, a arrêté que cette indemnité serait la solde d’activité dans laquelle se confondrait la pension de retraite.
MM. les officiers, employés ou anciens sous-officiers qui désireraient obtenir l’un de ces emplois sont priés de s’adresser, à Strasbourg, au colonel directeur ; dans les autres places, aux commandants de l’artillerie.

Neuf-Brisach après le bombardement
10 août
Colmar : la panique s'est emparée de la population de Colmar : « Neuf-Brisach est en flammes ! ». C'était Vieux-Brisach qui illuminait pour se réjouir de la victoire prussienne. « Il y a quelques jours, voyant une grande lueur du côté du Rhin, on a cru, dans nos environs, que Neuf-Brisach était en flammes. C'était Vieux-Brisach qui illuminait pour se réjouir de la récente victoire prussienne à Wissembourg) ».

9 septembre
On écrit au Bund d’Offenbourg, en date du 9 septembre, qu’il a été annoncé dans cette ville, comme devant avoir lieu d’ici à cinq ou six jours, le passage de 110 000 hommes (sans doute l’armée de réserve du grand-duc de Mecklembourg qui vient de se former dans le Palatinat bavarois). Cette armée doit occuper la Haute-Alsace, et en particulier cerner Schlestadt, Nouveau-Brisach et Belfort. L’artillerie active son œuvre contre Strasbourg ; on tire en brèche avec des canons lançant des boulets de 150 livres. Les incendies continuent dans la ville, bien que maintenant on cherche à épargner les maisons, le feu étant dirigé sur les remparts seuls. 22 000 prisonniers de l’armée de MAC-MAHON seront internés dans les États du sud de l’Allemagne.

10 septembre
Le journal Niederreinischer Kurier relate : « Des patrouilles arrêtèrent douze soldats en congé que la gendarmerie faisait marcher sur Neuf-Brisach. Pendant ce temps on fourrageait dans toutes les communes du canton de Marckolsheim, et la population, d'abord terrifiée, prêta ensuite elle-même la main à l'opération. Pendant que la cavalerie poussait vers Neuf-Brisach et Colmar, une reconnaissance fut faite vers Schlestadt, principalement par l'infanterie. On reconnut que cette ville était fortement armée et ne pouvait être enlevée par un coup de main, comme on l'avait peut-être espéré d'abord. Les portes sont fermées, les terrains sont tous déboisés, une partie, devant la porte de Brisach, est sous l'eau. Quoique la garde mobile et l'infanterie composassent principalement la garnison, on s'aperçut, d'après les coups de canon qui furent tirés sur des détachements d'infanterie et de cavalerie, que de bons artilleurs desservaient les pièces.

Le premier obus, qui fut tiré sur un groupe de cavaliers, éclata si près qu'un cheval fut blessé et qu'un officier ne fut garanti contre de graves blessures que grâce au revolver qu'il portait au côté et qui amortit le choc d'un éclat. Pendant ce temps arrivait la nouvelle de la défaite de MAC-MAHON. On la transmit au commandant de la place de Schlestadt et on invita la population à exercer toute la pression possible sur celui-ci pour qu'il rendît la ville ».
28 septembre
La garnison de la forteresse de Neuf-Brisach, qui a été renforcée avant-hier par un bataillon de la mobile, compte 5000 hommes, mais ne pourra peut-être pas résister longtemps à une attaque vigoureuse.
29 septembre
À Neuf-Brisach, la garnison a ouvert une souscription pour élever un monument à Jean-Baptiste SCHMIT, fusillé par les soldats badois ; l’autorité française réclame la dépouille de ce malheureux. Ils ont eu le courage, ces soldats badois, de promener dans les rues de Markolsheim deux victimes innocentes, condamnées d’une manière exécrable, en leur faisant un cortège ironique avant le massacre qui leur était préparé, tandis que la femme de l’un de ces hommes destinés à être fusillés, grosse de plusieurs mois, escortée de quatre enfants en bas âge, suppliait en vain ces barbares de lui rendre son mari.
Ils ont poussé la cruauté, dit le Glaneur du Haut-Rhin, jusqu’à refuser à ces deux hommes une bière que leurs familles et la population demandèrent la faveur de leur accorder pour les ensevelir, et l’on s’est borné à jeter leurs cadavres dans une fosse, qui s’est refermée sur eux, dans leurs vêtements d’exécution. Le journal que nous venons de citer rapporte que, dans la matinée du 14 septembre, c’est-à-dire le jour même où Colmar fut envahi, un régiment de dragons, fort de 150 cavaliers prussiens, débouchant de Biesheim, se trouva en face de 200 gardes nationaux qui lui opposèrent une résistance sérieuse. Les nationaux combattirent avec une grande fermeté et sans espoir d’être secourus ; ils tuèrent à l’ennemi 6 à 12 cavaliers, en blessèrent une douzaine, et n’ont cédé qu’écrasés par le nombre. Ils ont perdu 2 hommes et ramené 10 blessés, parmi lesquels un capitaine de pompiers, M. THUET.

Dépêche de Karlsruhe, 7 octobre. Vieux-Brisach a été bombardé depuis 9 heures jusqu'à 11h30 du soir. La ville a été brûlée de trois côtés. Le bombardement sera continué.
8 octobre
On annonce que l’ennemi se dirige sur Neuf-Brisach. Les villages situés entre ce point et Chalampé sont occupés par beaucoup de troupes ennemies. La ville de Colmar a été occupée une heure par des uhlans venus avec de l’artillerie. On dit que Mulhouse a été évacué par un corps qui s’avancerait sur Altkirch. De nos frontières du Jura, on aperçoit déjà les avant-gardes prussiennes qui s’avancent en avant de Mulhouse. On suppose que l’armée prussienne vient se diriger directement sur Belfort, et qu’après avoir fait le siège de cette place, c’est Lyon qui deviendrait son objectif. Quelques escarmouches ont eu lieu entre Colmar et Mulhouse.
Il est probable que ces signes sont un moyen de communication entre les espions prussiens et les troupes dont ils sont chargés d’éclairer la marche. Nous avons cru devoir en reproduire un fac-similé très exact, afin que si nos concitoyens en apercevaient de semblables ou d’analogues sur les arbres de nos campagnes environnantes, ils en prévinssent immédiatement l’autorité. Nous savons, du reste, que la vigilance la plus grande a été ordonnée à ce sujet aux gardes forestiers et champêtres de nos départements. L’affiche suivante, que nous reproduisons ci-dessous, a été affichée à Strasbourg le 4 octobre. Elle concerne l’organisation du mode d’entretien des officiers et employés prussiens qui font partie de la garnison.

11 octobre
Nous avons, dit la Sentinelle du Jura, des nouvelles certaines et importantes d’Alsace par M. SCHULTZ, percepteur dans cette province, qui est arrivé à Lons-le-Saunier. Schlestadt est résolu à se défendre à outrance, ainsi que Neuf-Brisach. À Schlestadt, toutes les maisons sont blindées avec du fumier et des madriers de gros chêne. Toutes les caves non voûtées l’ont été.
Un corps composé de jeunes gens de l’arrondissement, sous le nom de Jeunes Volontaires de la République, et sous le commandement du capitaine Prêcheur, a obtenu l’honneur de défendre la redoute de la Steinern Kreuzbrucke, laquelle avait déjà été défendue par leurs pères en 1814 et 1815, et avait empêché la prise de Schlestadt. Ces jeunes gens sont âgés de 16 à 19 ans.

On a voulu faire sortir de Schlestadt les femmes et les enfants. Mais les héroïques Alsaciennes ont refusé d’abandonner leurs maris. Dans toutes les campagnes du Haut-Rhin règnent une ardeur et une détermination héroïques. Tous les volontaires et les gardes nationaux sont armés de chassepots ou de fusils à tabatière. On exagère beaucoup le chiffre des troupes allemandes qui maintenant traversent le Rhin. Quant à la qualité de ces troupes, ce ne sont que des enfants et des vieillards.
25 octobre
Vieux-Brisach, le 25 octobre au soir. Aujourd'hui, à 4 heures du soir, un parlementaire français passa le Rhin et remit au bailli grand-ducal une lettre du commandant de Neuf-Brisach dans laquelle il le priait de lui faire parvenir des journaux. Cette demande fut accordée. La nouvelle de la reddition de Schlestadt fut rapportée par le parlementaire lui-même. Neuf-Brisach est tellement cerné depuis quelque temps qu'aucune nouvelle du dehors n'y a pu pénétrer.

Officiers et employés
Les officiers et employés seront logés et nourris par les habitants. Ils ont droit à :
- Le matin : un déjeuner composé de café ou de thé, avec un petit pain ;
- Le midi (second déjeuner) : un bouillon et un plat de viande avec légumes ;
- Le soir (dîner) : une soupe, deux plats de viande avec légumes ou salade, un dessert et un café ;
- Pour la journée : deux litres de bon vin de table et cinq bons cigares.
Selon le désir des officiers ou employés, le dîner pourra être porté à midi. Dans ce cas, on leur servira au soir un souper conforme aux prestations du second déjeuner qui remplacera ce dernier.

Modalités de prise en charge et règlements
Si le propriétaire ne veut pas fournir la nourriture en nature, il est libre de la faire donner, à ses frais, dans l’un des bons hôtels ou restaurants de la ville, autant que possible à proximité de sa maison. Pour les jours écoulés depuis l’entrée des troupes à Strasbourg jusqu’au 1ᵉʳ octobre inclusivement, un arrangement en argent sera fait pour l’entretien des officiers et employés, sur présentation d’un règlement de compte spécial à la mairie. Les soldats logés en ville (hors casernes et postes) ont le droit d'exiger :
- Déjeuner : du café ;
- Dîner : une soupe et une livre de viande avec légumes (riz, gruau, haricots, pois, pommes de terre, etc.) ;
- Souper : un plat chaud ;
- Pour toute la journée : une livre et demie (750 grammes) de pain, un demi-litre de vin (ou un litre de bière, ou un décilitre d’eau-de-vie), ainsi que cinq cigares ou une quantité équivalente de tabac.
Casernes et postes
L’entretien des troupes logées dans les casernes ou dans les postes sera financé par des impositions spéciales mises à la charge de la ville. Les mesures d’entretien stipulées par les précédents articles entrent en vigueur à partir du 2 octobre.

10 novembre
On écrit à l’industriel alsacien : « La ville de Neuf-Brisach a capitulé le 10 novembre au soir, après avoir essuyé pendant 11 jours et 11 nuits un bombardement continuel. De même qu’à Schlestadt, l’armement était détestable. La faute n’en pèse pas sur les derniers défenseurs de la place, qui ont tenté tous les moyens pour organiser une défense sérieuse, mais sur le commandant du génie qui était à Neuf-Brisach antérieurement.
Le tir des pièces était tout à fait insuffisant ; nos canons ne portaient qu’à 2 000 mètres, et ne pouvaient atteindre les batteries ennemies, tout à fait hors de portée. Les Prussiens, au contraire, tiraient à 4 000 mètres. Il faut dire cependant que nous avions quelques canons de longue portée qui, au dire de nos pointeurs, ont causé de réels dommages à l’ennemi. L’incendie du fort Mortier n’est que trop vrai ; il a brûlé 2 jours et 2 nuits, et les défenseurs de Brisach ignoraient complètement ce qu’était devenue la garnison du fort. À deux reprises, des reconnaissances ont été envoyées à la rencontre des troupes casernées dans le fort Mortier, mais les deux fois les reconnaissances ont été infructueuses.

La ville de Neuf-Brisach a énormément souffert. Dans les derniers jours, une véritable pluie de mitraille tombait sur cette malheureuse cité. Les portes de Colmar et de Strasbourg sont abîmées. Il n’y a guère que 2 maisons qui soient intactes, entre autres la cure. L’église est très endommagée. Les bombes et les obus lancés par les Prussiens avaient un tel poids qu’ils pratiquaient des trous de plusieurs mètres sans éclater. Le commandant du génie MARSAL était, au dire de tous les défenseurs de Neuf-Brisach, l’âme de la défense ; malheureusement, ce brave militaire a été tué par un éclat d’obus l’avant-veille de la capitulation. Toute la garnison avait une confiance illimitée dans cet officier qui était adoré par ses soldats. Sa mort a jeté le découragement dans les esprits.
Après plusieurs jours de bombardement, les pièces beaucoup trop rares étaient tout à fait hors de service, les affûts étaient brisés, les pièces détériorées. Dès lors, il n’y aurait pu y avoir qu’une défense passive et sans aucune utilité. Les vivres ne me manquaient pas, et peut-être eût-on pu, en s’abritant dans les casemates, attendre qu’ils fissent complètement défaut ; mais tôt ou tard, il eût fallu se rendre, et le conseil de défense me jugea qu’il valait mieux recourir à la triste nécessité d’une capitulation. Les honneurs de la guerre ont été rendus à la garnison, qui comprenait environ 5 000 hommes, dont 100 officiers ; mais les Prussiens ont fait toute la garnison prisonnière de guerre, officiers et soldats. Ceux-ci ont été dirigés sur Rastadt ».

29 novembre
On lit dans l’Industriel alsacien à Mulhouse : « Le comité de Bâle vient de nous donner une nouvelle preuve de son fraternel dévouement. Toujours en quête de misère à soulager, il s’est préoccupé de la situation des habitants de Neuf-Brisach, et dès à présent des mesures sont prises pour venir en aide à cette population, que les infortunes de la guerre ont si cruellement éprouvée. Des vivres de toute espèce vont être, par ses soins, envoyés à nos malheureux compatriotes.
Ce sont là de nobles exemples que nous ne nous lasserons pas d’admirer. Il ne se passe pas de jour que le comité de Bâle n’acquière de nouveaux titres aux remerciements attendris de l’Alsace et de la France. Que nos généreux voisins nous permettent de nous constituer, une fois de plus, les interprètes du sentiment général. Si empressées que soient nos paroles, elles ne sont elles-mêmes qu’un faible écho de la reconnaissance publique ».

Des combattants sans expérience
La garnison de Neuf-Brisach comptait environ 5 000 hommes au début du siège, mais la plupart – des gardes mobiles, des gardes nationaux, des francs-tireurs et 80 douaniers – étaient totalement inexpérimentés et peu entraînés. L’armée d’active n’était représentée que par 630 hommes, toutes armes confondues (infanterie, cavalerie et artillerie).
La place semblait posséder un armement puissant avec ses 108 pièces d’artillerie, mais seuls 7 canons de 24 étaient en mesure de rivaliser avec l’artillerie ennemie dont les canons portaient à 3 500 m. Si l’armement moderne a rendu obsolète le système de défense élaboré par Vauban, la solidité de ses casemates sauva la population civile qui n’eut aucune victime à déplorer. Bilan : 70 tués et 183 blessés côté français, entre 33 et 87 tués côté prussien.
Sources :
- Gallica
- Illustrations manquantes par IA
Autres articles sur la guerre de 1870 en Alsace :
- Semaine du 18 au 24 juillet (partie 1)
- Semaine du 25 au 31 juillet (partie 2)
- Semaine du 1ᵉʳ au 7 août (partie 3)
- Semaine du 8 au 14 août (partie 4)
- Semaine du 15 au 21 août (partie 5)
- Semaine du 22 au 28 août (partie 6)
- Semaine du 29 août au 5 septembre (partie 7)
- Septembre et la capitulation bouleversantes de Strasbourg (partie 8, 1/2)
- Septembre et la capitulation bouleversantes de Strasbourg (partie 9, 2/2)
- La guerre à Neuf Brisach (partie 10)
- La guerre à Mulhouse, Guebwiller et Thann (partie 11)
- La guerre à Colmar, Ribeauvillé et Riquewihr (partie 12)
- La guerre à Barr, Obernai, Benfeld, Erstein, Andlau, Molsheim et Schirmeck (partie 13)