A la fin des années 1700 la France a un besoin urgent de soldats et met alors en place la Conscription qui disparaîtra deux siècles plus tard avec la fin du service militaire obligatoire. Retour sur une période que beaucoup d'habitants de Valff a connu ...

La jeune armée de la Révolution a un besoin urgent de soldats. Les frontières sont assiégées par l'armée coalisée des pays royalistes. La solution : la Conscription. La révolution est vécue avec un certain enthousiasme jusqu'aux mesures de rétorsion contre l’Église. En 1790, une écrasante majorité de prêtres refuse de prêter serment à la Constitution civile du clergé qui a provoqué l'indignation en Alsace. Les quelques prêtres assermentés sont mal accueillis par la population.

Le 19 août 1792, les coalisés avaient franchi la frontière. 70 000 Prussiens et Autrichiens formaient l'armée de Lorraine. 30 000 hommes au Nord menaçaient Lille. En réserve, 22 000 Autrichiens et émigrés se tenaient à proximité de l'Alsace. L’Alsace fournit des hommes à l'armée française commandée entre autres par les généraux KELLERMAN (né à Metz) et KLÉBER. Sous l'époque napoléonienne il y aura 70 généraux alsaciens.

 

Jean-Baptiste KLÉBER (photo, qui auparavant avait servi l'Autriche) est né le 9 mars 1753 à Strasbourg et assassiné le 14 juin 1800 au Caire en Égypte. Sa dépouille, rapportée à Marseille, fut oubliée dans le château d'If, jusqu'à ce que Louis XVIII ordonna, en 1818, qu'elle fut transférée dans sa ville natale. Elle repose dans un caveau construit au milieu de la place d'armes (place Kléber et au-dessus duquel on fit élever une statue en bronze, inaugurée le 14 juin 1840.

KELLERMAN remporte la bataille de Valmy. Rouget DE LISLE compose, à Strasbourg, dans les salons du Maire DE DIETRICH, le chant de guerre de l'armée du Rhin qui deviendra la « Marseillaise ». De 1792 à 1794, la Terreur ravage l'Alsace. Le dialecte est interdit. L'administration « épurée ». Les cultes religieux supprimés. Les emprisonnements et exécutions arbitraires se multiplient. Eulogue SCHNEIDER installe sa guillotine sur la place de l'hôtel de ville de Barr et tranche la tête du juge de paix d'Epfig. Les armées autrichiennes entrent en Alsace du Nord en 1793 et rencontrent un accueil plutôt favorable de la population. De peur des représailles, plus de 30000 Alsaciens passeront le Rhin en fuyant vers le Palatinat et ne reviendront qu'après 1795. La flèche de la Cathédrale de Strasbourg, jugée contraire au principe d'égalité, échappe de peu à la destruction.

Établie en 1798, la Conscription fut tempérée par la pérennité du tirage au sort (loi du 29 décembre 1804). N'effectuaient leur service militaire que 30 à 35% des conscrits célibataires ou veufs âgés entre 20 et 25 ans sans enfant et 18 à 30 ans pour les volontaires. Le jour du tirage au sort, qui a été affiché une semaine auparavant à la mairie, les conscrits passent pieds nus sous la toise devant le maire et des notables réunis au chef-lieu du canton. Puis ils tirent un numéro dans une urne. Si le numéro excède le contingent requis ils sont libérés. S’il entre dans le contingent, ils doivent partir.

Les familles aisées ou nobles pouvaient négocier une somme pour payer un remplaçant qui effectuerait le service à la place de leur fils : c'est le principe du remplacement militaire. A Valff, 8 jeunes de la région (Barr, La Walck, Wörth (Allemagne), Obernai et Niedersessenheim) remplaceront ainsi certains des 13 tirés au sort locaux. La somme courante était de 100 francs (environ 210 euros) mais allait vite décupler. La difficulté consistait aussi à trouver un remplaçant !

Réformés

L'exemption, ou réforme, se basait sur des critères physiques. La taille d'abord : il fallait mesurer plus de 1,544 mètres. Dans les registres d'incorporation, grâce à la précision militaire nous savons que nos vaillants troupiers de Valff mesuraient en 1800 entre 1,625 (5 sur 8) et 1,733 mètres. Suivaient les difformités, la faiblesse de constitution, les problèmes de vue ou des signes de déficience mentale. L'index droit coupé exemptait le conscrit du car inapte au tir ... ce qui incitait à des mutilations volontaires ! S'ajoutait l'état de la denture qui devait permettre de déchirer les étuis de papier contenant la poudre à fusil, dosée au coup par coup. Une trentaine de motifs médicaux sont retenus, dont, par exemple la « fétidité de l'haleine » !

Exemptés

La loi Jourdan exemptait les hommes mariés ou veufs avec enfants. Valff célébra 3 mariages en 1793, année d'incorporation ; l'année suivante fut une année romantique puisque le chiffre explose à 9 et même à 10 l'année d'après. Des sursis d'incorporation pouvaient être accordés aux conscrits en raison des travaux saisonniers.

Conscrits

Tous les Français « d'âge militaire », c'est-à-dire âgés de 20 ans révolus, devaient être inscrits ensemble, c'est-à-dire conscrits sur les tableaux de recrutement de l'armée ; ils y restaient inscrits jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans. Tous les Français nés la même année formaient une classe, la première à partir étant formée des plus jeunes. Le service durait cinq ans.

Réfractaires

Les réfractaires refusaient de se présenter au tirage au sort. En leur absence, c'est le maire qui tirait le numéro pour eux. Dès le début, les responsables militaires se plaindront du corps médical qui, à son goût, distribuait trop d'attestations d'inaptitude, mais aussi des élus locaux qui fermaient les yeux à l'encontre des déserteurs et leurs protecteurs et qui délivraient des passe-droits à tout va. Les condamnés pour mutilation volontaire, désertion ou autres délits furent, sous l'Empire, transférés vers une colonie française pour y purger une activité militaire ou civile.

La loi du 24 février 1793 ordonnait la levée de 300 000 hommes. Pour se soustraire à l'enrôlement, 24 des 82 jeunes âgés de 18 à 30 ans de Valff, choisirent l'option « armée buissonnière » dans la forêt du village plutôt que le sacrifice patriotique. Valff devait fournir un contingent de « 13 volontaires » (notez le terme optimiste de volontaires de l'administration). La troupe des flâneurs fut retrouvée après une battue organisée par un détachement de la garde nationale d'Erstein ... gratifiée par deux mesures de vin (90 litres) financées par la commune !

Les villages du canton ne furent pas en reste :

  • Epfig et Zellwiller : chacun 13 déserteurs
  • Bourgheim : 4
  • Barr :21
  • Stotzheim : 39
  • Reichsfeld et Itterswiller : 3
  • Bernardswiller : 5
  • Goxwiller et Eichhoffen : 1

Les acteurs de cette « grande vadrouille » sont :

  • François Joseph ROSSFELDER (tiré au sort en 1797)
  • Antoine SAAS (tiré au sort en 1798, cavalerie)
  • Florent HIRTZ
  • François Joseph MUNCH
  • François Joseph KORMANN
  • Florent VETTER
  • Antoine SPECHT
  • Lasar SCHMULLER
  • Élias ALEXANDER
  • Savel MEYER
  • Blaise ANDRES
  • François Joseph SAAS
  • François Joseph KLEIBER (tiré au sort en 1797, infanterie de ligne)
  • Florent et Jean Georges WERCK
  • Blaise DIEHLMANN
  • Blaise et Georges VOEGEL
  • Antoine KUSSEL
  • Florent MATZ
  • Blaise et François ROSSFELDER
  • Blaise BURGSTAHLER
  • Jacques COTTET

Aucun d'eux ne partira cette année là.

Les volontaires sont :

  • Matheus VETTER (décédé des suites de ses blessures en 1795)
  • Blaise LUTZ
  • François-Joseph MEYER (16 ans et 5 mois, parti à la place de son frère Fridolin)
  • Blaise MARTZ (16 ans et 4 mois. Il fera une carrière militaire comme son frère Jean Michel et vivra jusqu'à l'âge de 88 ans)

Le quota sera complété par des volontaires extérieurs.

L'histoire du dernier volontaire François-Joseph SIMON est tragique. Le frère aîné Blaise, 27 ans, un pauvre journalier, tire le mauvais numéro. C'est la consternation ! Le père et la mère sont déjà décédés. Le fils cadet François Joseph décide de partir à sa place. Pour y arriver, il triche sur son âge. Il n'a que 16 ans et 2 mois. Il rejoindra le front.  Blessé mortellement, il sera rapatrié et décédera un an après s'être inscrit, le 6 février 1794 dans les bras de son frère.

Certains des achetés qui complétèrent la liste des 13, comme leurs camarades, ne reverront plus leurs foyers :

  • Jean Jacob FRICK de Barr, décédé le 25 mai 1793 des suites de ses blessures
  • Jean ROOS de Barr, fauché par un boulet de canon dans la bataille de Soultzbach le 19 décembre 1793

Classe 1883 dans la cour du restaurant « Au canon » (Collection Antoine MULLER)

Équipements

La commune puisera dans son budget pour l'équiper ses volontaires. Frais de bouche et équipement (extrait des comptes de la commune en 1794) :

  • un petit chaudron pour le service des citoyens qui vont marcher à la garnison à Sélestat
  • du pain et deux mesures et demi de vin (plus de 110 litres) pour fêter leur départ
  • du pain, deux tonnelets de vin et son transport et autres nourritures envoyé après leur départ
  • au boulanger Xavier HEMMERLE pour la cuisson du pain, et à Elie MEYER, boucher, pour la viande
  • deux sacs de grain qui ont été perdu en route 
  • argent versé à des particuliers pour viandes, lards, légumes et autres objets pour l'entretien
  • à Xavier KORNMAN qui était parti avant les conscrits pour cuire les aliments sur leur trajet
  • treize uniformes confectionnés par SAMSON, le juif de Zellwiller et Philippe DIEBLING
  • draps, guêtres et chemises, chapeaux, bas, souliers, tambour etc.

Également, frais d'équipement pour deux cavaliers, dont André KRUCKER de Bourgheim :

  • l'achat d'un cheval à 1080 livres (2160 euros) à un habitant de Valff, cheval qui a été rejeté par l'armée et revendu à Blaise DIEHLMAN pour 600 livres (1200 euros)
  • l'achat d'un autre cheval pour 1100 livres à Joseph MULLER qui a été accepté par l'armée
  • l'achat d'un deuxième cheval à Alexander LEVY de Strasbourg pour 1800 livres (3600 euros)
  • selles, couvertures, harnachement, chabraques etc.
  • deux sabres, pistolets et munition, chapeaux, culottes de peau, pantalons de toile, souliers, deux paires de mouchoirs et gants, deux paires de bottes, habits, ... 
  • frais de bouche
  • nourriture pour les chevaux

Total général : 7238 livres tournois (soit 14476 euros). Pas étonnant que le contrôleur général et commissaire aux comptes du district habilité à vérifier les comptes de la commune le 24 Nivôse émet de sérieuses réserves. Mais, pas de chance, les quittances ont soit disant été volées à Laurent JORDAN en qualité de Percepteur des revenus patrimoniaux de la commune (secrétaire) dans la nuit du 22 au 23 Nivôse ... soit la veille du contrôle !

Certaines dépenses, réglées en numéraires au profit du maire (Jean-Michel JORDAN), des officiers municipaux et ... du comptable consternent le contrôleur : « Le maire et les officiers municipaux ne cherchent qu'à gagner des journées et des vacations, en se promenant arbitrairement ensemble et à leur bon plaisir, tantôt à Barr à Benfeld à Strasbourg, Sélestat et ailleurs, sans mission directe, jusqu'à prolonger leur séjour de six, sept, dix à onze jours consécutivement, le tout payé par la commune » (extrait du compte rendu).

Alors que la commune avait perçu du trésor public des assignats d'une valeur de 1940,85 francs pour équiper les conscrits, elle a emprunté 2800 francs à trois citoyens de Valff (Georges et Antoine SPECHT et Barbe HIRTZ). Les bénéficiaires, après une délibération (illusoire et illégale - sic), sont les membres du conseil municipal. Les élus communaux se virent gentiment et vivement encouragés à rembourser 1880 francs à valoir sur l'exercice suivant sous peine de poursuites !

Affectations

La grande majorité des appelés finissait dans l'infanterie. D'autres, comme le commandant Jean Michel MARTZ (voir de Valva à Valff, page 364), François Antoine SAAS (régiment de zouave), Auguste FREYDER (16ème régiment de cavalerie, enrôlé en 1797), François Antoine FREYDER (21ème régiment de cavalerie) et Jean Christophe WAGNER (21ème régiment, enrôlé en 1799) serviront dans la cavalerie.

Selon les dernières recherches, le nombre de soldats français morts au cours des guerres de la Révolution et de l’Empire napoléonien, sur près de vingt ans, serait de l’ordre de 1,9 million, soit près de 10 % de la population française d’alors. Les plaies provoquées par les épées, les dagues, les hallebardes, les lances étaient, certes, effroyables mais relativement nettes. Il en allait désormais tout autrement des plaies par balles et par mitraille. Les dégâts étaient situés en profondeur, invisibles à l'œil, salis par des fragments de tissus et de poudre. Ces plaies par balles s'infectaient provoquant des fièvres, emportaient les blessés même si la blessure à priori n'était pas mortelle. C'est ainsi que se répandit l'étrange mais compréhensible rumeur que les plaies par arme à feu étaient empoisonnées sans qu'on sût très bien quel était le vecteur : la balle, la poudre ou l'air !

Les années révolutionnaires laissèrent un sentiment partagé. Un coffre polychrome à Valff, daté de 1823 et peint d'un cœur surmonté du lys de France royal aux couleurs tricolores, est le témoin d'un passé agité.

Der totwunde knab (chanson de conscrits, source : F. Wilhelm  « Vieilles chansons alsaciennes »)

Es wollte ein Mädchen

In der Früh aufstehn

 

Wollte durch den grünen Wald (bis)

Spazieren gehn. Etc

 

Traduction  Une belle se promena

A la pointe du jour. 

 

Par le bois, le bocage vert (bis)

Voulut faire un tour.

 

Mais la belle ne fut à peine

Dans le bois joli

Qu'un jeune homme par terre elle vit,

Pâle et meurtri.

 

Triste et blême, le visage

De sang rougi,

Sans qu'on ait pu le secourir,

L'âme il rendit.

 

Faut-il perdre ma jeunesse,

Ma vie et mon sang,

Et connaître pour mes vingt ans

L'affreux tourment ! 

 

Faut-il perdre ma jeunesse,

Ma vie et mes jours,

Sans savoir ni connaître l'amour

Jamais un jour.

 

Comme courent les rivières

Vers l'immense mer,

Ainsi va, sans jamais cesser,

Mon deuil amer.

Les grenadiers de ligne aux longs plumets tremblants,

Qui montaient à l'assaut avec des mollets blancs,

Et les conscrits chasseurs aux pompons verts en poires,

Qui couraient à la mort avec des jambes noires !

L'Aiglon de Edmond Rostand

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