Inquisition. Définition : recherche, enquête poussée et indiscrète. Et en Alsace ?

En Europe, à partir du 12ème siècle, l'église catholique lance une chasse aux pratiques magiques. Cette campagne et les persécutions qui s'en suivirent, essentiellement tournées vers les femmes, se poursuivront avec des hauts et des bas jusqu'à la fin du XVIIIe siècle (avec un pic entre 1580 et 1630), faisant au total à travers les siècles un nombre considérable de victimes (on estime le nombre de procès à 100 000 et le nombre d'exécutions à 50 000. La dernière sorcière à être condamnée fut Anna GOLDIN en 1782 dans le canton protestant de Glaris, Suisse).

Malleus Maléficarum : ouvrage du 15ème siècle qui servi de guide aux inquisiteurs pour diriger les procès de sorcelleries.

Le pape Innocent VIII envoie deux moines enquêteurs en Allemagne dont le dominicain de Sélestat Heinrich KRAMER. Leur rapport sur la soi-disant extension de la sorcellerie dans l'Empire donnera naissance en 1486, à un manifeste intitulé « Malleus Maléficarum (le Marteau des sorcières) ». C'est le premier ouvrage de démonologie judiciaire. Les deux auteurs (Jacob SPENGER et Heinrich  KRAMER) donnent libre cours à leur misogynie et écrivent que « sans les femmes le monde serait moins dangereux … Que faut-il alors penser, quand maintenant tant de femmes sont des sorcières ».

La première partie du livre traite de la nature de la sorcellerie. Une bonne partie de cette section affirme que les femmes, à cause de leur faiblesse et de l’infériorité de leur intelligence, seraient par nature prédisposées à céder aux tentations du diable. Les auteurs déclarent (de façon erronée) que le mot fémina (femme) dérive de fe + minus (foi mineure). Les femmes étant donc, par nature, moins spirituelles que les hommes. Le manuel soutient que certains des actes confessés par les sorcières, comme par exemple le fait de se transformer en animal n'est qu’illusion suscitées par le diable, tandis que d’autres actions, comme celles consistant à voler dans les airs au sabbat, provoquer des tempêtes ou détruire les récoltes sont réellement possibles. Les auteurs insistent en outre sur l’aspect licencieux des rapports sexuels que les sorcières pratiquent avec les démons.

La seconde partie explique comment procéder à la capture, instruire le procès, organiser la détention et l’élimination des sorcières. Le manuel donne des indications sur la manière d’éviter aux autorités de subir la vengeance des démons et rassurent le lecteur que les juges, en tant que représentants de Dieu, sont immunisés contre le pouvoir des sorcières. Une grande partie est dédiée à l’illustration des techniques d'extorsion des confessions et à la pratique de la torture durant les interrogatoires : il est en particulier recommandé d’utiliser le fer rougi au feu pour le rasage en entier du corps, afin de trouver le fameux grain de beauté ou « marque du Diable », qui prouverait leur culpabilité.

Le jésuite allemand Friedrich Spee, fut un des rares à avoir le courage de dénoncer l'imposture fondamentale des procès de sorcellerie. En 1631, son traité « La Cautio Criminalis » (de la prudence en matière criminelle ou des procès contre les sorcières) connut un très grand retentissement.

Pour avoir accompagné et confessé près de 200 victimes au bûcher, il savait bien que toutes étaient innocentes ce dont on les accusait et il l'écrivit noir sur blanc : « De toutes les malheureuses, que j'ai assistées jusqu'au feu, aucune, je l'affirme sous serment, n'était coupable du crime qu'on lui imputait ». Ce n'est donc pas sans surprise que les grandes dates de chasse aux sorcières correspondent aux périodes de guerre (guerre de Trente Ans), avec ses lots de famines, épidémies et autres angoisses. Un seigneur de Landsberg qualifiera cette période de « Dunckle Zeiten » (age de ténèbres).

Le procès de sorcellerie

Dans ce contexte d'obscurantisme ambiant, l'Alsace, et par extension les habitants de Valff ne furent pas épargnés. Du Ried aux Vosges, deux vagues de chasse aux sorcières broyèrent les victimes. La première vers 1590 et surtout celle entre 1625 et 1631 sema la peur et la suspicion parmi les habitants. Le phénomène s'étendit comme la gangrène lorsque dans un village une suspecte, sous la torture, prononçait le nom de personnes de villages voisins. Tel fut le cas entre les villages de Valff, Meistratzheim, Niederai et Zellwiller.

Le 17 août 1629 débutent des enquêtes inquisitoires pour 17 personnes de Valff. Le droit de haute et basse justice attribuait au Seigneurs d'Andlau la responsabilité de juger et condamner les personnes avérées du crime maléfique. Ils n'en dépendaient pas moins du pouvoir clérical puisque le 23 août 1629 Walter et Wolff d'ANDLAU demandent l'autorisation à la Régence de l'évêché de faire juger 8 personnes de Valff pour sorcellerie dans la ville d'Andlau, 9 ayant déjà été exécutées. La raison invoquée étant l'incendie du bâtiment communal de Valff, brûlé par les troupes de Mansfeld (guerre de Trente Ans).

Les accusé(e)s sont :

  • Hemma, la femme de Hans PFLEGER
  • Elisabeth, la femme de Hans ABERT
  • Vix ROSFELDER le jeune
  • Maria VERNER, la femme de Hans HURTZ
  • Sixt KLUPFEL
  • Anna FEYEL, la femme de Bastian HESS et son fils Hans HESS
  • Catherine, la femme de Hans MENSER
  • Oschwald SCHWING
  • Hans SIEGEL
  • Magdalena, la veuve de Thebus LENTZ
  • Georg KLUPFEL
  • Adam SAAS
  • Hans SCHEUERMEYER et sa femme Appolonia
  • Anna, la femme de Hans ROSFELDER
  • Christman SCHMIDT

Durant les interrogatoires les noms de personnes de Meistratzheim, Niedernai, Goxwiller et Zellwiller sont cités. Ces villages dépendent des Seigneurs de Landsberg. Leur sort est scellé. Le procès des malheureux est détaillé dans le Malefitzbuch du chartrier de Niedernai. 

Dans une lettre non datée, adressée par les nobles de Landsberg à l'évêché, est évoquée la gestion des biens confisqués aux condamnés. On y parle de Maleficanten Güeter ou Confication Guet et les terres confisquées font parties du Blutbann (terres du sang). Les biens, après déduction des frais de justice, revenaient de droit aux seigneurs. Ceux-ci pouvaient en user pour leur bien personnel ou le vendre pour des oeuvres caritatives. 

Ce ne fut pas le cas du seigneur Philipp Jacob d'ANDLAU accusé en 1628 par le Schultheis de Niffer (sud de l'Alsace) d'être âpre de gain, de s'approprier séance tenante les liquidités qu'il trouvait dans la demeure des victimes et de faire immédiatement l'inventaire de tous les biens mobiliers et immobiliers. Il assistait également à la torture en s'arrangeant pour que les témoins soient des gens acquis à sa personne. La femme du Schultheis avait été étirée « de la largeur d'une main » et décéda des suites de son agonie.

Coupable, non coupable ... Au vu des affaires traitées en inquisition, la question demeure. En effet, sans parler des moyens employés : pression psychologique et affective, technique de persuasion de culpabilité, torture, affaiblissement de la volonté et humiliations, le cadre juridique de l'époque peut être déconcertant.

Pour avoir soit-disant tailladé une statue du Christ, en 1766, le chevalier François de la BARRE sera brûlé à Abbeville en Picardie après lui avoir précédemment coupé les poings, la langue et la tête. Le bourreau dira: « Je ne croyais pas qu’on pût faire mourir un gentilhomme pour si peu de chose ».

En ce qui concerne la culpabilité des soi-disant sorcières, l'analyse objective des documents laisse un sentiment de malaise. Lorsqu'on interroge Odile FRENDEL de Meistratzheim pourquoi elle a avoué elle répondra : « C'est pour bénéficier peut être de la rédemption de mes péchés ». Anna HANSEN de Meistratzheim qui avait, par trois fois, voulu donner de la soupe « trafiquée » à son mari pour le tuer, raconte que le diable lui a appris il y a trois jours qu'elle allait mourir. Elle se dit soulagée parce qu'elle allait être libérée de ses fautes et que le diable l'avait fait beaucoup souffrir.

L'histoire d'Apolonia KARCHER de Niedernai est intéressante et instructive. Elle raconte : « Le soir de mon mariage avec Georg FRITCH, le jeudi 5 août, je suis tombée gravement malade. Pendant le repas de noces, ma belle mère Barbara FRITCH, née ANSTETT, m'a ordonné de boire un verre de vin rouge d'une drôle de consistance avec un sorte de dépôt blanc comme du calcaire. Comme je craignais la colère de celle-ci, je l'ai bu à contre cœur. J'ai tout de suite ressenti un mal de tête horrible. Je me suis mise a transpirer. Le vendredi, mon frère m'a retrouvé à demi inconsciente et on m'a fait une saignée (die Hauptader springen lassen). Cela a fini par me soulager. Mais la douleur est redevenue, intenable de sorte que je me cognais la tête contre le mur et le lit. Le lundi soir, ni tenant plus, je me suis traînée, la tête rouge feu à Obernai chez une guérisseuse du lieu. Elle m'a affirmé que j'avais été gâtée par des personnes méchantes. Elle m'a dit "un air mauvais est passé sur toi". Elle m'a donné un purgatif et un petit sac avec des herbes à poser sur le front et de la pommade a mettre sur les tempes. Le mardi, 3 heures après avoir suivi la prescription, j'ai vomi des morceaux, de couleurs bleu, vert, jaune, et blanc. Je me suis tout de suite sentie soulagée. La guérisseuse m'a encore conseillé une dernière saignée pour sortir le reste de malignité de la tête et m'a avoué que si je n'étais pas venue la voir ce jour là, elle n'aurai plus rien pu faire pour moi ».

La belle mère, Barbara, interrogée le 26 août 1631, finit par avouer que la mixture était d'abord destinée à Barthel LINDMAN, aussi invité au mariage et qu'elle voulait supprimer. Celui-ci ayant vu la consistance du vin l'avait versé par la fenêtre dans la cour. Dépitée, elle a forcé ensuite sa belle fille a en boire pour la faire mourir. Le récit est attesté sous serment par le témoignage concordant de sept témoins présents au mariage. Aucun autre convive ne s'étant plaint d'indisposition, une intoxication alimentaire est peu probable.

Barbara ANSTETT confesse que le diable lui a donné une poudre blanche qu'elle a d'abord donné à manger à une oie, qui est morte ! Puis elle l'a mélangé à la nourriture d'un enfant mendiant, une fille de 5 ans de Krautergersheim, deux mendiantes adultes et un pauvre garçon de Valff de 6 ou 7 ans qui sont tous morts. Elle a aussi recraché l'Eucharistie qu'elle a remis au diable. Celui-ci l'a réduit en poudre pour en faire du poison. De quoi était composée cette mystérieuse poudre blanche et qui le lui avait procuré ? Les symptômes cités laisseraient à penser à de l'arsenic calcareux, (céphalée, transpiration, état comateux, vomissements de couleur et éruption cutanée).

Une autre histoire qui serait truculente si le scénario n'était dramatique est celle d'Elisabeth MARTZ appelée la « gross Els » (grande Els). Le méchant ennemi lui apparu jadis dans la ressemblance de son deuxième mari à l'époque son valet et amant. Le méchant lui avait promis beaucoup d'argent si elle couchait avec lui. Mais la bourse qu'il lui avait remis s'avéra être remplie de tessons de poterie. Plus tard, elle a accompagné Georg LUTZ, son premier mari, dans la forêt couper du bois. C'est là qu'elle a renversé un pot satanique qui a fait cabrer les chevaux. Dans la foulée, la hache qui était attachée au chariot s'est détachée, a volé à travers l'air et a atterri dans le genou de son mari. Suite à cet « accident » celui-ci restera paralysé jusqu'à sa mort.

Vérité fantaisiste ou réalité ? Peut être les deux ? Quelle est la part de vérité ?

On ne rigolait pas avec la vérité à cette époque. Lorsque le bourreau a demandé à la suppliciée de répéter ces paroles :  « Que Dieu me donne son esprit saint pour que je puisse parler avec vérité »,  aussitôt il lui a semblé que le diable est sorti de sa bouche et qu'elle était en paix avec Dieu. Il faut dire, que la veille, le diable, déguisé en araignée, l'avait menacé de coups et de faire sortir du feu de sa bouche si elle parlait ... Qu'il avait raison, le bourreau, d'augmenter les souffrances. Sans cela, jamais elle n'aurait avoué !

La procédure, ainsi que d'autres aveux et faits seront traités dans la deuxième partie de cet exposé. A suivre ...

« Deux choses sont infinies : l'univers et la bêtise humaine. Mais en ce qui concerne l'univers, je n'ai pas encore les preuves »

Albert EINSTEIN

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