L'histoire des notaires connus en Alsace débute à Strasbourg en 1221. Le métier n'étant pas régenté on recense sous l'Ancien Régime des notaires-greffiers, des notaires impériaux, des notaires jurés à la ville, des notaires apostoliques, des greffiers de corporations, des notaires académiques.

Louis XIV, afin d'uniformiser l'administration de l'Alsace nouvellement conquise sur l'Empire germanique, nomma en 1661 des notaires royaux. La prévôté de Blienschwiller comportait la ville et les évêques de Strasbourg ainsi que les seigneurs de Villé et d'Andlau. Bien que l'existence d'un notaire à Andlau est attestée à partir de 1580, aucune minute n'est conservée avant 1614. La loi des 29 novembre et 6 octobre 1791 est à l'origine du notariat moderne organisé de manière uniforme pour la France entière. La volonté affirmée étant de mettre fin aux particularismes locaux. Elle avait pour principal objectif la suppression de la vénalité et l'hérédité de tous les offices existants de notaire. L'institution de notaires publics et fonctionnaires nommés à vie se voulait donner « un caractère d'authenticité attaché aux actes publics ».

Différents actes juridiques jalonnaient l'existence des habitants : les actes de vente, les reconnaissances de dettes, les testaments, les inventaires de succession, les attestation de séjour.

Les ventes

Dans les plus anciens actes de vente conservés on peut citer une charte de 1342 portant la signature de Rodolphe d'Andlau et son sceau. Il s'agit d'un acte de vente d'une vigne « bi heiligenstein » à la communauté monastique de Truttenhausen « sante nyclavese bruoderschefte » dont l'église était dédiée à St Nicolas. Le vendeur est « Bürklin Clüpfhel von Valve ».

La première mention conservée d'une vente certifiée par acte notarié à Valff date de 1614. Elle concerne un verger situé dans le haut-village : Diebold RYRIN acheta à Georg KLIPPFEL ce bien situé entre l'ancien lit de la Kirneck (dem alten Bach), la Schmalgass (rue haute), la maison de Lorentz BUERENAUWER et celle d'Adam le juif. C'est le texte le plus ancien qui mentionne la présence d'un résident israélite à Valff. La communauté juive étant établie en Alsace depuis le haut Moyen Age, la présence d'Adam le juif en tant que propriétaire témoigne de la tolérance des nobles d'Andlau à leur égard (beaucoup de Seigneuries refusaient leur présence). La superficie d'une quinzaine d'ares environ est négociée à 56 livres et 10 schilling (valeur de Strasbourg).

Essayer de reporter le pouvoir d'achat de l'époque à aujourd'hui est une tâche ardue. Néanmoins, en mettant en parallèle le salaire de base d'un ouvrier sous l'Ancien Régime et le revenu minimum d'aujourd'hui, on obtient la valeur de la livre à 20 euros environ. Le terrain se serait donc négocié approximativement à 1130 euros ou (75 euros l'are).

Plan des affluents de l'Andlau de 1649

Les inventaires

Après le décès d'un parent, les héritiers procédaient en présence du notaire, du procureur fiscal, du Schultheis, de 2 élus du tribunal de la commune et éventuellement du tuteur des enfants mineurs désigné par le tribunal à l'inventaire des biens.

Les premiers inventaires conservés sont rédigés par la main du notaire Joseph GUNTZ d'Andlau de 1705 à 1747 On peut ainsi prendre connaissance de tous les biens meubles et immeubles des anciennes familles habitant Valff : ROSFELDER, SAAS, FREYDER, KLEIBER, SCHULTZ, KORMAN, VOEGEL, LUTZ, SETTEL, PETERMAN, VETTER, MARTZ, HIRTZ, PFLEGER, etc. Il n'est pas possible de publier tous les inventaires en détail (pour toutes informations complémentaires, possibilité de me contacter).

Le grand hiver de 1709

Pour exemple, détaillons l'héritage laissé par Maria LUTZ dont l'annotation mortuaire du curé Thomas RAUCH est relatée comme suit : 

Le 8 mai 1708 est subitement décédée en couches en mettant au monde 2 enfants l’honnête femme Marie LUTZ(in), épouse d’Adam VÖGEL citoyen de Valff, pour cette raison n’ayant reçu aucun autre sacrement que celui de pénitence ; cependant deux semaines auparavant elle a été confortée par les sacrements d’eucharistie et de pénitence ; et le 10 elle a été inhumée accompagnée d’un très grand nombre de personnes, parmi lesquelles certains ici se sont soussignés (avec l'aimable traduction du latin par Christian VEDIER du site Généanet).

Marie, la jumelle, décéda le même jour que sa mère. Blaise, l'autre jumeau succomba deux semaines plus-tard. Comme la situation n'était pas encore assez douloureuse, un autre enfant du couple, George âgé de deux ans, décédera le même jour que Blaise. Est-il mort de l'épidémie de dysenterie qui faucha cette année là des milliers d'âmes ? Le registre de sépulture de ce printemps 1708 consigne la longue liste d'une douzaine de décès d'enfants en bas-âge. On peut imaginer les pleurs des mères inconsolables déchirant le silence des nuits ...

Marie LUTZ aura eu neuf enfants. Seul cinq survivrons (dont mon ancêtre Jean). En 1708, l'aînée était âgée de 16 ans, le plus jeune en avait 4. Blaise LUTZ sera investit du rôle de tuteur. Pour Adam, le père, le calvaire n'était pas terminé. Après un été pourri, les récoltes s'avérèrent plus que médiocres. Mais ce n'était que le début. La plus grosse vague de froid jamais enregistrée en Europe débuta le 6 janvier 1709 par un vent de Nord glacial. La température chuta alors en continu jusqu'au 14 janvier et descendit à -26° à Paris. Les minimales restèrent 2 jours consécutifs à -23°. On releva -17.5° ... à Marseille, - 30° dans les Vosges !

Il était impossible d'enterrer les morts à cause du sol gelé. Selon les registres paroissiaux, le froid fut si intense que même des chênes centenaires se fendirent en deux et que la vigne disparut de certaines régions de France. Un valet de Louis XIV rapporte que le vin gelait dans les chambres. On estime qu'environ un tiers de la population française disparut suite au froid, de la famine et des épidémies ... Mais l’hiver n’avait pas dit son dernier mot, les cours d’eau restèrent longtemps gelés, et le froid allait revenir plusieurs fois jusque tard dans la saison par une succession de gels, de neige et de dégels ; et cela dura jusqu'en juin !

C’est ainsi qu’une épaisse couche de 40 cm de neige recouvra la ville de Marlenheim et ses abords en plein mois de juin. Ce temps hivernal qui s’éternisa enleva tout espoir de récoltes et la disette fut dramatique. Le prix du pain grimpa en flèche et les vendanges restèrent nulles. Le curé Rauch enterrera cette année là 10% de ses paroissiens.

« Dans la plupart des villes et villages, on y meurt à tas, on les enterre trois à trois, quatre à quatre, et on les trouve morts ou mourants dans les jardins et sur les chemins. (...) on voit des gens couchés par terre qui expirent ainsi sur le pavé, n’ayant pas même de la paille pour mettre sous leur tête, ni un morceau de pain ». Témoignage d’un prêtre du diocèse de Paris, en 1709.

Mais Adam n'en perdit pas sa foi chrétienne. A la veille de sa mort, il fit rédiger son testament dans lequel il demanda a être enterré selon les rites de la religion catholique. Il avait aussi mis quelques piécettes de côté pour qu'on puisse, par des messes, commémorer à la mémoire de son âme. L'inventaire fut rédigé en été 1709.

Le testament

Le Schultheis présent, Blaise HIRTZ ne savait ni lire ni écrire. Il signa maladroitement B.H. tout comme Adam VOEGEL qui signa A.F. alors que VOEGEL commence par un V. Dans un autre document il inversa même la barre verticale du F en la mettant à droite ce qui donna un F à l'envers. Les autres membres présents signèrent de leur noms. La maison d'habitation de la famille Adam VOEGEL et Marie LUTZ se situait dans le haut du village donnant à l'avant sur la rivière. Elle fut vraisemblablement acquise par le couple car en 1668 les parents d'Adam qui venaient de s'installer à Valff n'étaient pas encore propriétaires.

Comme beaucoup de citoyens, ils ont emprunté l'argent pour l'acquérir à la fabrique de l'église Saint Blaise. Le prêt engageait d'un remboursement annuel en nature : 7 ½ setiers de blé et seigle, 1 setier de froment et 6 pfennigs d'argent (la pratique des emprunts à la fabrique de l'église sera traitée dans autre article).

Suit l'inventaire des terres, prés et vignes en biens propre ou loués. Adam ne possédait que 4 acres ¾ de terres (95 ares) et 7 ares de vignes en bien propre. Suivent les biens du ménage. Literie : 3 coussins et des taies en lin et en chanvre, 5 draps en lin (en alsacien le mot pour drap est « Linduech » littéralement nappe en lin), 3 couvertures en Kelsch, 4 nappes et 2 serviettes.

Les « Kelsch » sont des tissus alsaciens traditionnels à carreaux écrus et bleus, écrus et rouges, ou les trois couleurs mélangées. A l'origine, ces tissus étaient réalisés en pur lin. En effet, le lin était cultivé dans nos contrées, alors que la culture du coton n'y a jamais été possible. Ces tissus étaient surtout fabriqués par les paysans en hiver, à leur domicile. Dans la plupart des fermes se trouvait aussi un métier à tisser. Les teintures étaient réalisées à l'indigo pour le bleu et à la garance pour le rouge. Les types de carreaux variaient selon les régions et les tisserands. Ces tissus servaient à confectionner des housses de plumons et des taies d'oreillers. Le plus souvent, le dessus de ces housses était en kelsch alors que le dessous était en lin blanchi. Les rideaux qui fermaient les alcôves étaient également en kelsch. On dit aussi qu'au siècle dernier, les catholiques avaient des tissus à prédominance rouge alors que ceux des protestants étaient très souvent à carreaux bleus ... En ce qui concerne l'origine du mot « kelsch », il semblerait qu'il vienne de l'adjectif « kölnisch » (Cologne) et qu'il se rapporte au « bleu de Cologne ». En effet, Charlemagne y avait ordonné la plantation du pastel des teinturiers (qui est une plante de couleur bleue) ainsi que la plantation du lin. D'autres avancent l'idée que ce mot pourrait venir de « Celte ». En effet, les celtes plantaient le lin et tissaient des étoffes à carreaux.

Métaux : 2 pots à mesurer (mass kandl) (1 mass est une mesure de 1,45 litres), une cuve de cuivre de 25 litres, 2 marmites en fer et 2 poêles.

Le chauffage et la cuisine : La cheminée à feu ouvert est inconnue en Alsace, tant comme moyen de chauffage que comme moyen de cuisson. C’est la cuisine qui tient un rôle essentiel dans le chauffage. L’âtre, bloc-cuisine maçonné possède en général quatre foyers surmontés d’une hotte. Les foyers servent l’un à chauffer les aliments de la famille, le second à cuire l'alimentation du bétail, le troisième à chauffer la salle de séjour, le quatrième à cuire le pain dans un four faisant saillie sur l’extérieur. 

Le mur maçonné de la cuisine est creusé d’un tunnel et communique avec le poêle. A l’origine, c’est un dôme de terre cuite dans lequel on entreposait des pierres qui, chauffées conservaient la chaleur. Puis on cherche à perfectionner ce système en remplaçant le dôme par des carreaux en terre cuite. Ainsi naît le « Kaecheloffe », qui devient dès la fin du Moyen Age un véritable « meuble » richement décoré ornant la Stub (extrait de Alsace. histoire de la maison alsacienne).

A Valff, la cuisson du pain personnel était interdite. Le pâte levée devait être apportée au boulanger qui s'occupait de la cuisson dans le four banal communal. (le sujet sera traité dans un autre article).

Pièces en bois : 3 lits à sangles (le lit fait de sangles, consistait en un morceau de coutil attaché sur un cadre de bois, soutenu par des pieds. Le dormeur s'allongeait soit directement sur les sangles tendues soit sur un matelas de lin rembourré de balle d'épeautre, de paille, de poils ou de crins de chevaux. La famille se partageait 3 lits à 7 personnes. Mieux valait se regrouper durant les nuits d'hiver ... même s'il fallait dormir dans le lit où étaient décédés des êtres chers. Il s'en va t'en dire que les lits en lin et en chanvre rêche de l'époque n'offraient pas le confort de nos draps en coton ni de nos matelas multispires à amortisseurs zonés, antibactériens et à mémoire de formes.

1 table en sapin, 1 bahut avec serrure. Contrairement à d'autres inventaires il n'y a ni armoire, ni chaises. Un banc de coin était souvent fixé au mur d'angle de la « Stub ». 

Suite à l'hiver glacial il n'est plus inventorié de bois de chauffage. Les meubles auraient-ils servis à alimenter le feu ? Il n'y a pas de couvertures en laine. Des chroniques témoignent que lors de certains hivers rigoureux, le seul moyen de survie des nécessiteux était de passer la nuit avec les animaux.

Outils : 2 houes à 2 dents, 2 haches, 2 faux, 2 couperets.

Équipement de culture : le tout estimé à 24 livres (380 euros).

Tonneaux et cuves : 4 tonneaux de 3, 4, 5 et 7 Ohmen (l'Ohmen équivaut à 40 à 50 litres selon les régions), une cuve en chêne, 2 cuves à choux, 1 hotte de vendangeur.

Vin : vieux vin blanc 17 Ohmen (environ 80 litres).

Fruits : 3 setiers (90 kg) de fruits d'hiver, 1 setier (30 kg) de haricots et 5 d'orge (150 kg), cultures sur pieds 9 acres.

Bétail : 1 cheval hongre noir (cheval castré), 1 cheval hongre brun, 2 juments noires, 1 étalon de 2 ans, 2 vaches, 2 veaux, 1 truie, le tout estimé à 116 livres (2320 euros). Il n'est fait mention d'aucune volaille.

Les enfants

L'inventaire se termine par la rubrique Kinderzug (entretien des enfants).

Les enfants sont confiés à la garde du père. Il est requit de les envoyer à l'église, à l'école et au catéchisme, de les habiller, leur pourvoir à leur nourriture et boissons chaudes et froides. Il est également recommandé de les seconder jusqu'à leur âge adulte et de partager honnêtement avec eux tout produit des champs, terres et biens à leur mariage dit honorable.

Adam s'éteindra le 24 juin 1734 après avoir reçu les sacrements d'extrême-onction sans s'imaginer que des siècles plus tard, quelqu'un pourrait s'intéresser encore à sa funeste vie infortunée et besogneuse, baignée de rires et de pleurs et de la froideur impitoyable de la vie.

« La vie n'est qu'un long cauchemar dont la mort nous réveille »

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