Maurice WINGERT est un ancien maroquinier de Barr, passé par les tanneries HAAS. En 2009, il a rédigé un fascicule de 20 pages consacré aux tanneries barroises, de la Révolution à nos jours. Une partie de l'histoire trop méconnue de la commune barroise, mais aussi de ses conséquences sur les villages alentours. Extraits.

Déjà dans des temps très reculés, Barr était un lieu de tannage de peaux de bêtes, ceci pour plusieurs raisons, les nombreux pâturages dans le Ried, qui permettaient l'élevage d'ovins et de bovins et surtout la qualité de l'eau. Avant la révolution française en l'an 1776, on dénombrait 82 tanneries dont 38 Rotgerber y compris 13 tanneurs de cuir à semelles et 44 Weissgerber. Toutes ces tanneries étaient artisanales : le patron travaillait avec les membres de sa famille et parfois avec un apprenti ou compagnon, le Gerbergesell. L'approvisionnement de peaux brutes provenait des 33 bouchers exerçant à Barr et des élevages des villages environnants et surtout du Grand Ried. C'est grâce à l'eau de la rivière Kirneck que les tanneries se sont installées le long de son cours. L'eau de cette rivière était dépourvue de calcaire, l'ennemi numéro un du tanneur à cette époque. Non sans quelques conséquences [à lire : La pollution de la Kirneck et L'usage industrielle de la Kirneck et ses conséquences].

Les Rotgerber et les Weissgerber

Il y avait deux types de tanneries : les Rotgerber, qui tannaient avec l'écorce de chêne et de châtaignier et les Weissgerber qui tannaient avec de l'alun. Ces deux types de tanneurs, tannaient des peaux de moutons, chèvres, veaux, mais les Rotgerber tannaient aussi les cuirs à semelles provenant de peaux brutes de boeufs et vaches.

Rotgerber (38 entreprises)

L'écorce de chêne provenait des forêts autour de Barr et d'autres villages. Les taillis de chêne étaient coupés environ tous les 20 ans et en principe au printemps à la montée de la sève, ce qui permettait d 'enlever plus facilement cette écorce du tronc. L'écorce restait en forêt pour bien sécher, ceci pendant plusieurs semaines. Les bûcherons la liaient en grands fagots avec des brins d'osier. L'écorce, une fois descendue sur place, était coupée à la main en de petits morceaux. Plus tard on utilisa un hachoir du type Strohstuhl. Ces machines étaient actionnées à force de bras et ensuite par la force des roues à eau. A la fin du XIX siècle, cette force a été remplacée par la machine à vapeur. A Barr, près de la Place des pommes de terre, il y avait un moulin à farine qui se spécialisait alors pour ce genre de travail. Du parking Stahl, on peut encore voir à l'heure actuelle l'arrière de ce moulin ainsi que le canal d'amenée d'eau pour actionner le moulin. A la sortie de Barr, vers Gertwiller, en passant sous le pont de chemin de fer, il y a la maison Hartmann, une grande maison où l'écorce était rendue en poudre, ce qui permettait de mieux doser le tanin Durée du tannage : un à deux ans.

Weissgerber (44 entreprises)

L'alun est un sulfate double d'alumine et de potasse qui était surtout utilisé pour tanner les peaux de chèvres, moutons et quelques veaux. On l' utilisait également pour tanner les peaux de lapins, renards et autres peaux à fourrures. Durée du tannage : une semaine.

Evolution des tanneries barroises

En août 1794, tous les cuirs de Barr étaient réquisitionnés par l'armée, aucune peau ne pouvait être vendue à un particulier sauf autorisation spéciale du gouvernement. La production entre 1794 et 1806 a augmenté d'un tiers mais à partir de 1806 l'armée n'avait plus besoin de cuir et de nombreuses tanneries ont dû fermer. En 1811 il restait à Barr 8 tanneurs à l'écorce, Rotgerber et 13 Weissgerber. Ce sont alors les cordonniers de Barr au nombre impressionnant de 42 et les petits fabricants de chaussures de la région, surtout du nord de Strasbourg, qui venaient à Barr pour faire leurs achats de peaux et cuirs à semelle. Les 21 entreprises familiales produisaient par an :

  • 3400 peaux de vaches, boeufs et chevaux
  • 4000 peaux de veaux
  • 400 peaux de chèvres
  • 500 peaux de moutons

Tous ces cuirs étaient vendus au poids. On utilisait par an 2000 à 2500 quintaux d'écorces de chêne et de châtaignier soit 250.000 kg. Les faits de guerre 1814-1815 ainsi que la réorganisation de l'armée après 1819, faisaient tourner la production à un rythme très soutenu jusqu'en 1827. Les cuirs de Barr ont alors connu une telle renommée que beaucoup d'acheteurs de l'étranger, notamment les Suisses et les Allemands de la Pfalz et du Bade-Wurtemberg, sont venus acquérir les peaux mais à partir de 1827 le gouvernement instaurait une lourde taxe de douane sur les animaux importés, à l'instar des Allemands qui en firent de même sur les produits manufacturés en France. De par ces faits les tanneurs barrois perdaient tous leurs clients étrangers et la production fondait comme une peau de chagrin. En 1830 à l'âge de 18 ans, un jeune compagnon, Charles SIMON, se mit en route pour faire son tour de France dans le domaine des tanneries. Il s'absenta durant huit années au cours desquelles il perfectionnait ses connaissances en tannerie. Marchant ainsi dans les pas de son père Johannes SIMON, qui fut lui aussi patron tanneur, Gerbermeister, marié à Maria FEHR, elle même fille de patron tanneur (Chamoiseur).

Charles SIMON dans son parcours de compagnon se rendit successivement à Mulhouse, puis à Méricourt, Dôle, Nuits St Georges, Beaune, Lyon, Toulouse, Bordeaux, Nantes et pour finir à Paris. Il s'imprégna de tous les secrets de fabrication, des tanneries dans lesquelles il travailla comme compagnon, les Français ayant alors la renommée d'être les meilleurs au monde. Lorsque Charles Simon revint dans sa ville natale, il possédait un tel bagage de savoir faire, qu'il était devenu lui même maître en la matière. Il créa en 1838 un atelier rue de la Kirneck, dans la cour dite « Engelhof » Les vestiges de cette petite usine sont encore visibles aujourd'hui, plus pour très longtemps, puisque un permis de démolition a été déposé et accepté par les instances municipales et départementales. J'insiste volontairement sur ce fait parce que de nombreuses et belles maisons de tanneurs ont été rasées au cours des vingt à trente dernières années pour faire place à des parkings ou d'autres affreux immeubles, alors que le passé barrois de la tannerie mériterait bien un musée. Les locaux dans le Engelhof, s'avérèrent bientôt trop exigus et Charles SIMON acheta alors des prés au bas de la Kirneck. Il y construisit une usine qui fut le début des tanneries industrielles barroises. En effet, toutes les connaissances acquises par Charles Simon, trouvèrent leur application dans cette usine. Les autres tanneurs barrois transformèrent leurs ateliers en conséquence et tirèrent profit des connaissances de Charles Simon. Ainsi Barr devint célèbre par ses cuirs, bien au-delà des frontières, surtout en Amérique du Nord et du Sud.

C'est au début du XXe siècle que la vente de peaux, naguère au poids, se faisait alors au pied carré. Cette mesure est importée d'Angleterre et toujours utilisée à l'heure actuelle conjointement avec le système métrique, ceci depuis les années 1970. Longtemps on procéda sur chaque peau à un marquage double, en pieds et en mètres carrés. Aux environs de 1995, seul le marquage en mètres carrés était encore pratiqué mais les professionnels pensent toujours en pieds carrés, surtout les Italiens. Le pied anglais est un carré de 30,29 cm de coté, sa surface est de 9,29 dm². Dans un m² de cuir, il y a 10,764 pieds.

L'industrialisation

Le véritable départ de cette industrialisation se situe en 1859. La demande depuis 1850 de la part des Etats Unis d'Amérique ne cessait de grandir, la production amplifiait et passait de 300 à 500 puis à 1000, ensuite à 2000 et en 1870 à 2500 peaux par semaine. Toutes les peaux partaient en Amérique, sauf celles qui avaient des défauts ou des trous. A l'usine même, on utilisait ces peaux pour faire des contreforts de chaussures. Grâce à cet essor, les tanneurs gagnaient de l'argent. Charles Simon en profita pour construire des bâtiments clairs, aérés, fonctionnels, qui permirent de réduire les frais de fabrication et rendre le travail des ouvriers plus agréable. Dans cette usine au bas de la rue de la Kirneck, fut installée la première machine à produire de la vapeur, elle avait une puissance de vingt chevaux. Les autres tanneurs suivirent l'exemple de Simon et Barr devint un centre industriel très important dans toute l'Alsace. Plus de 1000 compagnons travaillaient dans les tanneries barroises, ils venaient des villages environnants en se déplaçant principalement à pied. En 1884 la durée d'une journée de travail était de 12 heures, le gain journalier pour un ouvrier qualifié de : 3,50 Mark, pour un manœuvre de : 2,40 Mark. Comparativement en 1910, l'ouvrier qualifié touchait par jour : 4,30 Mark, le manœuvre : 2,80 Mark. On peut remarquer que l'inflation ne fut pas grande, puisque entre 1884 et 1910, soit 26 ans durant, l'augmentation de salaire pour un ouvrier qualifié, ne fut que de 80 Pfennigs. En 1870, lors de l'invasion des Allemands, l'exportation vers l'Amérique cessa et les tanneurs barrois perdirent leurs meilleurs clients, ce qui contraignit bons nombres d'usine à fermer. Vers 1880, huit tanneurs durent cesser leur exploitation.

En 1881, lors d'une exposition industrielle à Frankfort en Allemagne, la tannerie DEGERMANN obtenait une médaille d'or pour sa production et grâce à la publicité faite par les plus entreprenants des survivants, de nouveaux clients d'outre Rhin achetaient à Barr. Ce fut le début d'un nouvel essor de quelques années pour cette industrie. Pendant ce temps, se créa une industrie semblable en Amérique. En 1895, les Américains avaient mis au point un nouveau procédé de tannage à base de sels de chrome et le cuir obtenu avait le nom de Box-calf. Le tannage proprement dit se faisait dans des foulons et s'obtenait en quelques jours. Aussi longtemps que les cuirs fabriqués en Amérique étaient importés en France, il n'y avait pas de danger, mais lorsque les Allemands produisirent ce fameux Box-calf, les tanneries barroises durent se transformer, investir en machines et surmonter de nombreux obstacles. Le principal obstacle fut la qualité de l'eau, naguère idéale pour le tannage à l'écorce. De nombreux techniciens furent consultés mais ce n'est que peu à peu que les résultats satisfaisants ont pu être obtenus. En 1903, plus de cent compagnons quittèrent la ville de Barr par manque de travail. Mon grand père maternel, Auguste SIEGLER, se rendait tous les jours en train à la Tannerie de Lingolsheim. Du lundi au samedi soir, il travaillait et ne voyait ses enfants (10 ) que le dimanche, A partir de 1907, toutes les tanneries tannaient avec des sels de chrome, mais le vieux tannage à l'écorce avaient toujours ses adeptes. On trouvait sur le marché du Box-calf tanné au chrome et tanné à l'écorce ou les deux à la fois, qu'on appelait le double tannage, toujours encore pratiqué à nos jours. En 1902 décède le fondateur de l'industrie de la tannerie à Barr, Charles Simon. Son fils, Edouard Simon, avait déjà pris les rennes de l'usine en 1878, mais son père resta actif presque jusqu'à sa mort. Un grand bravo à cet homme, bâtisseur de la plus belle et plus grande usine de son temps. L'activité de cette tannerie cessa aux environs de 1924, mais les bâtiments restèrent debout jusqu'en 1961. Durant la guerre 39-45, les Allemands démontèrent la machine à vapeur et pour cause, tous les coussinets étaient en bronze ! En 1903 fermait la dernière tannerie de cuir à semelles, tannage à l'écorce, les frères BURCKY rue du Collège (Gross Dunkelgass). Il restait une seule entreprise artisanale, Fehr, qui tannait des peaux de moutons avec de l'huile de foie de morue, on appelait le cuir obtenu : une peau de chamois.

La tannerie DEGERMANN devenait alors la plus importante puisque annuellement elle produisait plus de 200000 peaux de veaux d'un poids brut allant de 4 kg à 8 kg ce qui laisse supposer que les peaux avaient une petite taille. Ils tannaient au chrome et à l'écorce. Déjà en 1897 cette usine fabriquait des peaux de couleur noire avec un petit grain artificiel ainsi que de couleur marron ou alors naturel ciré : Wichsleder. Aux environs de l'an 1900, les sept tanneries encore existantes employaient 600 ouvriers et sortaient par semaine 11.000 peaux. Avant la guerre de 14-18 il existait à Barr les tanneries suivantes, en commençant par le nord, donc en aval de la Kirneck :

  • DIETZ-BAUMHAUER : deux bâtiments à gauche et à droite de la rivière, fut racheté par DEGERMANN en 1932
  • DIETZ, Charles et Paul : ce dernier mourut en 1918 et sa veuve vendit l'usine à DREYFUS. La tannerie a repris ses activités après la dernière guerre, mais a fermé et fut démolie dans les années 60, actuellement c'est la superette Coop qui y est implantée
  • SIMON Charles : avait une annexe un peu plus bas que l'usine principale, qu'il revendit à la Bonnal, mais toute exploitation cessa en 1924. Les derniers propriétaires étaient les frères Paul, Edouard, Robert et Maurice SIMON. Bâtiments démolis en 1961. La surface totale des bâtiments est transformée en un parking Conrad KARRER
  • FEHR : la chamoiserie, fermée à la mort du propriétaire. La maison existe toujours rue de la Kirneck. Robert MULLER, ingénieur, et son épouse Marianne FEHR (une descendante du tanneur chamoiseur) étaient les derniers occupants de souche cent pour cent Barrois
  • DEGERMANN Gustave : occupe un emplacement allant de la rue du Collège Schuré à la rue Neuve et à la rue Brune, sur la rivière. En dehors du Box-calf, il fabrique toujours le Suportlo, pour les chaussures de ville, de sécurité et de montagne. C'est le petit fils de Georges DEGERMANN, Nicolas, qui a repris le flambeau familial et assure la pérennité de l'illustre entreprise. Toujours en activité
  • DIEHL Henri : à droite de la Kirneck, rue de l'île, couverte dans les années 30. Cette tannerie cessa son activité en 1955. Les bâtiments partiellement encore en place ont servi un certain temps à Stocko-France (actuellement à Andlau dans les locaux de l'ancien tissage Wallach). Sur la partie arrière vers l'avenue des Vosges est construite l'actuelle maternelle
  • DIETZ Edouard : à droite de la Kirneck, fabriquait le cuir dénommé Barenia. Cette usine cessa son activité en 1963, elle fut reprise par les Tanneries Emile HAAS. Actuellement tout est démoli et occupé par plusieurs immeubles
  • DIETZ Adolphe : sur la rivière. L'usine qui brûla dans les années 30 fut reconstruite, pour cesser son activité en 1948. Les établissements Estra reprirent les bâtiments, actuellement vides
  • HAAS Emile : tannerie installée à Eichhoffen, sur la rivière Andlau. A partiellement brûlé en 1942 puis une deuxième fois le 11 septembre 1966. C'est le gendre de Jacques Alfred HAAS, Roland MULLER, qui a remonté cette unité et a contribué à la sauvegarde de la qualité et du renom des cuirs barrois. Actuellement c'est le fils de Roland MULLER (en retraite), Jean Christophe qui en est le PDG. Il est aussi le Président des tanneurs de France

Utilisation du cuir au XIX et XXe siècle

La principale utilisation du cuir était destinée à la fabrication de la chaussure, des bottes et des brodequins. Comme cité plus haut, l'armée était un grand consommateur de cuir, non seulement pour les chaussures mais également pour l'équipement des militaires, de l'équipage des chevaux. Le cuir était présent partout, de la tête au pieds chez les militaires, l'intérieur des casques, pour les civils, l'intérieur des casquettes, ensuite les gants, les fonds de culottes pour les hommes à cheval, les guêtres pour les fantassins et naturellement les chaussures et bottes. A Barr s'étaient aussi installés plusieurs fabricants de galoches qui s'approvisionnaient en cuir végétal pour les dessus. La galoche était longtemps utilisée pour préserver les pieds de l'humidité, les bottes en caoutchouc n'existaient pas encore. Il faut aussi préciser que parallèlement à l'industrie de la galoche, des scieries, comme KOESSLER dans la vallée St Ulrich à Barr et WACH à Andlau, fournissaient les galochiers en semelles de bois. Les derniers fabricants de galoches étaient : Camille GROSS, rue des Maréchaux et Henri LIEHN, rue de la Kirneck. Le cuir de gros bovins (vaches et boeufs) servait beaucoup à la fabrication de courroies de transmissions pour toutes les industries et également l'agriculture.

Le cuir végétal servait aussi pour la fabrication des cartables des écoliers, chose qui perdure jusqu'à la fin du siècle dernier. A la fin du XIX, la maroquinerie devenait à la mode et beaucoup de peaux ont été achetées par les maroquiniers parisiens pour la fabrication de sacs, porte-monnaie, ceintures. Les selliers-maroquiniers fabriquaient des articles de voyage, telles que les cantines, malles et autres. Au XX siècle, l'armée a de nouveau assailli les tanneries durant les guerres de 14-18 et ensuite 39-45. Les tanneries barroises étaient d'ailleurs classées dans l'industrie lourde ce qui permettait surtout durant la dernière guerre d'éviter à beaucoup d'hommes d'être incorporés au début des hostilités, la fabrication du cuir étant devenue essentielle.

Dans les années 30, la maroquinerie de luxe prit de l'essor. Paris étant la plaque tournante de la maroquinerie du monde, beaucoup de maisons de grand renom utilisèrent des peausseries barroises. Les fabricants de chaussures et de maroquinerie, clients des tanneries locales, étaient principalement en métropole. Chez nous en Alsace, autour de La Walck et Dettwiller, beaucoup d'usines de chaussures s' implantèrent, faisant ainsi tourner les tanneries barroises. Il existait également un nombre impressionnant de tanneries en France. La concurrence étrangère et les importations massives de peaux de l'étranger, n'avaient pas encore lieu. A l'heure actuelle, il subsiste en France encore plusieurs tanneries : 6 tanneries qui travaillent exclusivement que des peaux de veaux et 14 tanneries travaillent des peaux de bovins (vaches et boeufs). Ces 20 usines emploient environ 950 personnes et 40 mégissiers (ovins : moutons et chèvres). Ces mégissiers emploient environ 800 personnes Au total quelques 1800 personnes travaillent encore dans les tanneries restantes en la France.

La tannerie du XXIe siècle

La tannerie d'aujourd'hui n'est plus comparable avec celle existant naguère. Sur le plan tannage, les opérations n'ont pratiquement pas changé, mais les produits employés jadis ont tous fait place aux produits modernes de la chimie. Un petit exemple, pour enlever l'épiderme, c'est à dire, les poils et autres, on utilisait la chaux, le temps de réaction se comptait en jours. Actuellement avec le sulfure de sodium, géré par un ordinateur, cela se passe en quelques heures. Il y a quelques années on récupérait encore les poils des peaux pour la fabrication des feutres destinés à la chapellerie, aux tapis feutre dans diverses industries. Jadis ces poils servaient aussi au torchis. Actuellement ces poils sont incinérés pour faire du bio-gaz. Une autre opération abandonnée depuis quelques dizaines d'années, c'est la réhumidification de la peau séchée dans la sciure de bois. Cette opération est remplacée par un passage de la peau, dans un tunnel où l'on projette de l'eau sous forme de bruine. Le grand souci du tanneur c'est la station d'épuration. Rien ne doit sortir de l'usine pouvant polluer les rivières ou la nappe phréatique. Les sels de chrome et les nombreux produits chimiques, sont tous retenus et conditionnés pour retraitement par des entreprises spécialisées. Toutes les peaux sont frappées d'un numéro sur la queue, ce qui donne la traçabilité de la peau, chose déjà pratiquée il y a près d'un siècle. Après le travail de rivière et le tannage au chrome, voire double tannage, les opérations de finissage sont tellement nombreuses et compliquées qu'il faut avoir une main d'ceuvre hautement qualifiée. Des machines très performantes permettent actuellement au tanneur de sortir des peaux de veaux d'une beauté inconnue il y a soixante ans. La clientèle, très exigeante, entièrement dépendante de la mode, demande constamment des nouveautés, mais certains cuirs, tels que le Suportlo chez DEGERMANN ou le Novocalf et Barénia, chez HAAS, ont toujours la côte.

Maison des tanneurs dans la Petite France à Strasbourg

Dans les années 1950 à 60, on tuait en France environ 300000 veaux, qui se répartissaient en plusieurs catégories :

  • veaux légers : 4 kg la peau poids frais
  • veaux moyens : 6 à 8 kg
  • veaux lourds : 8 à 12 kg
  • veaux extra lourds : 12 à 15 kg

Actuellement on ne trouve sur les marchés de peaux du centre de la France, que des veaux extra-lourds et super extra-lourds. L'élevage a complètement changé, la production s'orientant vers des veaux de grande taille, d'une durée de vie de 160 jours. Les jeunes animaux sont élevés dans des fermes spécialisées et écartés de leur mère. Tous sont contrôlés par ordinateur. De telle sorte que les veaux élevés présentent une plus importante surface de peau. En boucherie, cependant la qualité de la viande d'un super extra-lourd n'est plus comparable avec ce que nous avons connu par le passé. Les peaux de velles sont également plus grandes et pèsent entre 18 et 22 kg poids frais. Ces peaux sont en général coupées en deux dans le sens tête-queue, on appelle ce travail le crouponnage. La surface d'une velle est d'environ 36 à 40 pieds carrés soit 3,3 m² et 3,7 m². En 2007 les deux tanneries du coin de Barr ont sorti environ 175000 peaux de veaux, tannées au chrome et en double tannage. Statistique de la fabrication annuelle de peaux à Barr :

  • 1800 : 8500 peaux
  • 1870 : 125000 avec 1000 ouvriers, soit 125 peaux par ouvrier
  • 1903 : 550000 avec 600 ouvriers, soit 917 peaux par ouvrier
  • 2007 : 175000 avec 120 ouvriers, soit 1450 peaux par ouvrier

Débouchés et renommée mondiale

C'est grâce aux grandes maisons de maroquinerie et aux industriels de la chaussure, que les peausseries barroises doivent leurs lettres de noblesse. En effet les articles fabriqués par Hermès, Vuiton, Chanel, Longchamps, pour la maroquinerie, de par leur qualité internationalement reconnue, ont permis de faire connaître la beauté des cuirs barrois. Les fabricants de chaussures sont éparpillés dans toute la métropole, les grandes marques ont malheureusement disparues, la concurrence étrangère étant draconienne. Cependant la belle chaussure de luxe, nécessite toujours des peausseries fines produites par les tanneries françaises et surtout barroises. La production actuelle s'établit comme suit :

  • 70 % pour la maroquinerie haut de gamme
  • 20 % pour la chaussure haut de gamme
  • 10 % pour les selles d'équitation haut de gamme

Pour la chaussure 40% restent en France et 60% pour l'exportation. Pour les selles de luxe 90% restent en France et 10% pour l'export. La maroquinerie est entièrement absorbée par les fabricants français. La Tannerie HAAS fabrique encore des peaux de veaux pour les vêtements cuir de luxe. La France est le premier producteur mondial de peaux de veaux et ainsi, les tanneries barroises spécialistes en la matière, ont encore le vent en poupe. La concurrence se fait surtout ressentir par les importations d'Inde, d'Amérique du Sud, d'Italie et maintenant de Chine.

Extrait du journal le Veloce sport de 1890

Historique de la tannerie HAAS (propos recueillis par l'auteur en juillet 1985 lors d'un entretien avec Jacques-Alfred HAAS)

C'est probablement en 1842 qu(Aloïse HAAS a crée la tannerie. Aloïse HAAS est né en 1800 et décédé en 1868. Le père d'Aloïse HAAS, était originaire de Schramberg dans le Württemberg en Allemagne, endroit qui à la connaissance de Jacques-Alfred HAAS, était à l'époque un centre de multiples tanneries artisanales (comme Barr), mais Aloïse HAAS ne pratiquait pas ce métier de tanneur. Aloïse HAAS a épousé une demoiselle MUMMEL, issue d'une vieille famille barroise aisée. Il a dérivé la rivière Andlau de son cours initial par le biais d'un canal, créant ainsi des chutes d'eau génératrices de forces motrices. La première a été mise en place à l'emplacement de l'usine actuelle, la seconde environ 200 mètres plus bas, proche du pont de la voie ferrée, non loin de la jonction du canal avec l'Andlau proprement dite.

La première chute d'eau a servi à faire tourner une filature, transformée ensuite (en 1842) en fabrique de pantoufles à laquelle a été adjointe à la même époque une tannerie de cuirs à semelles, le cuir produit servant au semelage de pantoufles. La deuxième chute d'eau, d'après Jacques-Alfred HAAS, servait à alimenter une minoterie dirigée par le fils de Emile HAAS, mais ne s'entendant pas avec son père, il a monté un moulin à Villé et ensuite s'est exilé dans le département de l'Oise. Le successeur d'Aloïse HAAS, décédé en 1868, a été son fils Emile HAAS, né en 1840 et mort en 1904. C'est ce dernier qui a abandonné la fabrication de pantoufles, ne conservant que la tannerie. Les cuirs à semelles ont été remplacés par des cuirs à dessus, à base de peaux de veaux, les fameux « Veaux blancs » produits avec des tanins végétaux (écorces de chêne et bois de châtaigniers), article fabriqué également à Barr, qui a atteint à l'époque une rapide réputation universelle. Le successeur d'Emile HAAS, fut Alfred HAAS (père de Jacques Alfred HAAS) né en 1877 et décédé en 1950. Sous sa direction, l'évolution technique de la fabrication des cuirs à dessus a été très importante, de par l'apparition et la mise au point du tannage au chrome, remplaçant peu à peu les produits végétaux naturels utilisés jusque là. Aux environs des années 1910/20, le Box Calf a connu son apogée. C'est en 1932 que le fils d'Alfred HAAS, Jacques-Alfred HAAS, est entré dans la tannerie et a rapidement pris la direction pour développer l'usine et la faire connaître dans toute l'Europe. En 1970, l'affaire fut reprise par son gendre Roland MULLER. Actuellement c'est le fils de Roland MULLER, Jean Christophe qui dirige la tannerie à Eichoffen ; il a été aussi le Président des Tanneurs de France.

Le veau filature représentait une des productions principales de la tannerie. Le cuir était utilisé en manchons sur les métiers à filer dans les industries textiles, pour remplacer les doigts des fileuses de jadis. Aujourd'hui, ces manchons sont remplacés par des manchons en matière synthétique. Les pupitres de l'Assemblée Nationales à Paris (avant l'électronique) étaient recouverts de cuir d'ameublement fourni par la tannerie HAAS, de même que le mobilier cuir du Palais de l'Elysée sous le président Georges POMPIDOU (le mobilier était réalisé par la Maison KNOLL). Le fameux Novocalf fit son apparition, de même que les Pumacalf, exportés dans toute l'Europe. Actuellement la tannerie produit des peaux de veaux d'une qualité exceptionnelle, destinées aux grandes maisons de la mode française et étrangère, permettant ainsi de faire rayonner les cuirs barrois dans le monde entier. A noter que les archives de cette tannerie n'ont pu être conservées, deux incendies l'un en 1942 l'autre en 1966 ont détruit ces anciens documents. C'est grâce aux témoignages rapportés par les parents et membres de la famille, ainsi que par le fils, Jacques-Alfred HAAS, qu'il fut possible de retracer l'historique de cette tannerie.

En savoir plus : www.tanneries-haas.com

Historique de la tannerie DEGERMANN

L'histoire de la Tannerie DEGERMANN commence au XVII siècle avec les guerres de religion. Alors que les Suédois mandatés par le cardinal Richelieu, saccagent la basse Alsace, un tanneur de Ste Marie aux Mines se réfugie à Barr, il s'appelle Claus DEGERMANN (1580-1646). Ce fut le premier tanneur de cette famille. Son fils Jean, né en 1603, épousera la veuve d'un aubergiste, tenancier de l'auberge « Au Brochet ». Pendant quelques générations, cette famille ne tannera plus, mais, en 1857, l'un de ses descendants, Gustave DEGERMANN s'éprend de la fille d'un tanneur barrois très réputé, Jean LANTZ. Gustave DEGERMANN est un homme jeune et moderne qui s'occupe de négoce de cuirs et rêve de partir s'installer en Amérique et d'emmener celle qu'il aime, Caroline. Mais le père LANTZ veut bien lui donner sa fille en mariage à une condition : Gustave DEGERMANN doit rester à Barr et s'occuper de la tannerie LANTZ. Il se plie aux exigences de son beau-père et ainsi les DEGERMANN renouent avec la tannerie. Gustave DEGERMANN développe au mieux cette tannerie. Il aura deux fils, Jules et Jean et une fille Mathilde. Les deux fils poursuivent l'oeuvre du père, aidé à un moment par leur beau-frère, le docteur Hecker, qui deviendra plus tard maire de Barr (1912-1920). Après la première guerre mondiale, le fils de Jules, Georges DEGERMANN, assure à son tour la relève, poursuivant le développement de la tannerie par l'achat de machines. La première machine à vapeur avait déjà été installée en 1874, mais Georges tenait à la modernisation et c'est en 1921 que pour la première fois l'électricité actionnera les moteurs des foulons. Il dut se battre pour cette installation électrique, rare à cette époque. Le fils de Jean, Pierre DEGERMANN, participera activement à la modernisation de cette usine. C'est d'ailleurs lui qui inventa la première machine à calculer.

Le fils de Georges, Jean DEGERMANN, suivra les traces familiales jusqu'en 1980, où il disparut avec son fils dans un tragique accident de voiture. C'est à son épouse Eliane, que les rênes furent alors confiées jusqu'en 1995. C'est son fils, Nicolas DEGERMANN, qui dirige actuellement cette entreprise. La grande difficulté, à l'arrivée des sels de chrome, fut la qualité de l'eau naguère idéale pour le tannage végétal. En 1905 seulement un quart de la production était tanné au chrome, en 1920, le tannage végétal avait disparu. Le grand cheval de bataille fut le fameux Box-calf. En 1932, la tannerie racheta l'usine DIETZ-BAUMHAUER qui fabriquait du cuir gras. DEGERMANN pouvait alors produire à coté du Box-calf, dans une deuxième unité, des cuirs huilés sous le nom de SUPORTLO, toujours encore fabriqué actuellement. La Tannerie DEGERMANN, produit des cuirs de veaux de haute qualité destinés essentiellement à l'univers de la mode et de l'industrie de luxe.
Les deux tanneries restantes sur le coin de Barr, fournissent les plus grandes maisons telles que : Paraboot, Hérmès, Chanel, Prada, Tod's, Gucci, Vuitton, Longchamps entre autres.

En savoir plus : www.degermann.com

Maurice WINGERT (2009)

Sources :

  • Maurice WINGERT, « Les tanneries barroises, de la révolution à nos jours »
  • Archives de Strasbourg
  • Sites Internet des tanneries
  • Cartes postales

Maurice WINGERT, demeurant à Barr, a appris le métier de maroquinier à Paris. Il est revenu en Alsace pour reprendre l’entreprise familiale en 1974. Avec la complicité de Maurice Laugner, il nous montre comment confectionner un portefeuille en cuir. Il parle également de ses années d’apprentissage et du métier de maroquinier qu’il a exercé durant toute sa vie. Un savoir-faire qu’il souhaite partager et transmettre. Pour en savoir plus en vidéos :

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