Vous allez me dire mais quel est le rapport entre le vélo, son évolution au fil des décennies et notre village de Valff ? Réponse dans cet article ... 

L'origine du vélo

Le 12 juillet 1817, un allemand de 32 ans, le baron DRAIS assis à califourchon sur une poutre en bois reliant deux roues parcourt avec sa machine 14,4 km en une heure par action de ses pieds sur le sol. Cette machine, appelée communément en France draisienne, est brevetée en 1818 sous le nom de « vélocipède » puisque son but est « de faire marcher une personne avec une grande vitesse ».

Le premier vélocipède à pédales

Paris, mars 1861 : un chapelier apporte à Pierre MICHAUX, serrurier, une draisienne à la roue avant défaillante pour réparation. L'un de ses fils, Ernest, l'essaye et se plaint du désagrément qu'il éprouve une fois lancé pour garder les jambes levées. Pierre suggère alors de poser des repose-pieds, ou plutôt « un axe coudé dans le moyeu de la roue » qui le fera « tourner comme une meule ». Ainsi une invention simple mais primordiale vit le jour : la pédale.

Le grand bi

On cherche alors à rendre le vélocipède plus rapide. Comme les pédales étaient fixées de part et d'autre du moyeu de la roue avant, il fallait augmenter le diamètre de cette roue motrice pour accroître la distance parcourue à chaque coup de pédale. Alors le diamètre de la roue avant ne cessera d'augmenter tandis que celui de la roue arrière diminuait son rôle se limitant à permettre l'équilibre de l'ensemble. Ainsi naquit le grand bi dans les années 1870, suivit du tricycle et du tandem.

Très rapidement l'engin mécanique se démocratise et l'on voit se former des associations sportives un peu partout en Europe. Ce fut aussi le cas en Alsace, annexée à cette époque au Reich Allemand. A Strasbourg un privilégié pouvait alors s'offrir dans l'un des magasins spécialisés un vélocipède (la majorité des véloces étant de fabrication anglaise). Un bon vélocipède valait en 1890 en moyenne entre 450 et 700 francs. Quand au salaire annuel du facteur, celui-ci avoisinait à cette époque les 600 francs. Il se déplaçait donc ... à pied.

Et voilà que ... oh surprise le village de Valff sera connu par de nombreux lecteurs passionnés de vélo en Europe !

C'est dans une revue française consacrée à la vélocipédie naissante, Le Véloce-sport, qu'un auteur prénommé ALEXANDROVITCH, relate ses randonnées à travers les paysages alsaciens et, en ce mois de novembre 1888, son passage à Valff pendant une cérémonie de mariage. Ce journal hebdomadaire, qui eut une diffusion internationale, parrainera et organisera la fameuse course cycliste Bordeaux-Paris en 1891. On y apprend que le tanneur HAAS rejoint son usine tous les jours de Barr à Eichhoffen à vélocipède ou encore que la glorieuse armée Prussienne a équipé ses estafettes (agents de liaison) des forts de Strasbourg ... de tricycles ! Quant à ce cher inconnu et auteur ALEXANDROVITCH, il laissa libre court à son langage poétique et à sa plume sensible et imaginative pour écrire en 1888 l'article suivant : Pastorale.

Excursion vélopédique en Alsace

« Il était deux heures de l'après-midi, le ciel, déjà couvert pendant la matinée, avait pris depuis quelques instants une physionomie plus sombre : de gros nuages le parcouraient rapidement du nord au Sud, roulés les uns aux autres par le vent de mauvais augure. Malgré ces pronostiques peu encourageants, j'enfourchai mon véloce pour serrer la main à un cycliste de mes amis, de passage à Strasbourg. Les coups de vent se succédaient par rafales, me prenant dans le dos, et ma fidèle monture escaladait les rampes pour refiler du côté opposé à une allure insensée. C'est comme cela que je partis d'Andlau.

Je parcourus en 1h20 les 37 kilomètres qui séparent cette ville de Strasbourg. A mon arrivée, je trouvais mon ami Albert installé auprès d'un bon feu, préparant un grog auquel nous fîmes honneur. Tout en fumant une sèche nous vidions réciproquement nos cœurs et nos ... verres. Il me parlait des progrès de la vélocipédie et des charmantes excursions qu'il avait faites dans les Pyrénées. Je lui racontais mes ballades dans les Vosges. Le soir, nous fîmes une tournée à la Taverne et au Théâtre des Variétés, de sorte que l'heure était déjà très avancée lorsque nous rejoignîmes nos pénates.

Le lendemain matin, le temps ne s'étant pas amélioré, Albert préféra continuer son voyage en chemin de fer. Une dernière accolade, une dernière pression de main, et le train file à toute vapeur. Je remonte sur mon véloce et retourne vers mes montagnes. Les premières nuits froides de l'automne ont teint de multiples couleurs les feuilles des vignes, des arbres, des buissons : le vert, le jaune, le rose, le rouge, le brun, le blanc s'entremêlent, comme à la fin d'une journée de travail les couleurs sur la palette d'un peintre. Le paysan emmagasine les dernières récoltes, qu'il couvre de paille pour les préserver du froid.

Dans le lointain, un pâtre quitte avec son troupeau les hautes régions envahies par les premières gelées ; de sa voix plaintive, il chante une vieille romance qui retentit au plus profond de mon cœur [ ].

Une tristesse invincible m'envahit ; n'est-ce pas, me demandai-je, l'image de mon cœur ? Et je donnais un vigoureux coup de pédale, cherchant à fuir la mélancolie qui commençait à m'étreindre.

Je dépassai Molsheim, Obernai, Coxviller, et j'arrivais sans encombre à Walf, malgré les empierrements tout récents. En cette dernière localité, on célébrait une noce et tout le village était en fête.

Les jeunes gens tiraient des coups de feu et aux alentours de l'église on s'étouffait littéralement, pour voir le cortège de plus près. A l'intérieur, si les apparences étaient plus convenables, le recueillement n'était pas plus grand en réalité. On chuchotait avec un murmure de bonne compagnie et les anges gardiens du sanctuaire devaient être peu édifiés ; on appréciait d'un coup d’œil une toilette, on discutait tout bas avec sa voisine le mérite d'un chapeau ou d'un costume ! 

Qui donc songeait à prier ; je vous le demande ? Qui, si ce n'est la jeune fille agenouillée sur son prie-Dieu et paraissant se dérober à tous les regards sous son voile de tulle blanc ? A deux pas d'elle, debout, la tête haute, les bras croisés sur la poitrine, se tenait le fiancé, impatient, semblait-il, d'arriver à la fin de cette longue cérémonie.

L'église est en lumière, et l'orgue des grands jours. Prélude avec lenteur. La foule émerveillée. Écoute la voix grave, et s'est agenouillée. Dans un frémissement de soie et de velours. Dans les parfums d'encens, de myrrhe et de benjoin, je lis discrètement tes plus chères pensées, délicieuse brune aux paupières baissées et les deux mains en croix ...ton petit cœur est loin !

C'est un Alléluia dont les voix sont en fête, pourquoi pâlir avec de longs tressaillements ? L'orgue tient renfermés ses tonnerres dormants et rien n'éveillera ses éclairs de tempête ... La cérémonie touchait à sa fin. L'orgue venait d'annoncer une marche triomphale et ceux des assistants, qui n'étaient pas à la noce, sortaient en hâte afin de prendre les meilleures places, pour tâcher d'apercevoir la mariée au sortir de l'église. Enfin, la voilà pleine de grâce, de jeunesse et de fraîcheur. Point n'est besoin de trop riches atours.

Elle n'a pas mis de rouge, pas même de poudre de riz et grâce à l'absence de tout fards, les émotions se lisent sur son visage. Elle est fort émue, en vérité, nouveau charme pour une jeune mariée. Combien en ai-je vu, entrant à l'église d'un air vainqueur, comme dans une salle de bal ou de concert et n'ayant l'air de songer nullement à l'engagement qu'elles allaient prendre ...

Le cortège se dirige vers la demeure des parents de la mariée où a lieu le banquet, qui, dans ce cas-là, dure toujours quatre à cinq heures, suivant la vieille coutume alsacienne. Je m'étais installé chez Monsieur RUCH, restaurateur, où devait avoir lieu le bal des noces. En effet, vers huit heures, l'orchestre préludait à la première valse suivie d'une mazurka, puis d'une polka. Sous l'empire magique de la musique, je me sentis moi-même emporté par ce tourbillon enchanteur ...

Ce n'est que fort tard, sous une pluie battante et un fort vent de bout, que je rentrais chez moi gai et content, me promettant bien de retourner dans ce pays de cocagne »

ALEXANDROVITCH

Ma curiosité éveillée, je me fixa l'objectif suivant : répondre aux questions suivantes : 

  • Qui est ALEXANDROVITCH ?
  • Qui sont les mariés ?
  • Qui est ce restaurateur RUCH et son restaurant ?

Pour ce faire je disposais malheureusement que de peu d'éléments. Premier indice : le temps. Il y avait du vent et de la pluie cet après midi là. Météo France eu la gentillesse de m'envoyer les relevés météorologique de 1888. En comparant les dates des mariages de cet automne 1888 relevés dans les registres d'état-civil et les relevés climatiques, deux dates coïncidèrent : le 5 et le 13 novembre. La mariée du 13 novembre étant âgée de 43 ans, la date la plus probable est donc le lundi 5 novembre. Ce jour s'unir par les liens du mariage Emile LUTZ, originaire de Zellwiller, et Félicita MARTZ, 27 ans de Valff.

En ce qui concerne le restaurateur RUCH (non répertorié à ce jour) les registres de dénombrement des archives départementales indiquent que dans les années 1880 habitait à Valff une famille RUCH au numéro 199 de la rue Principale dont Emile RUCH exerce le métier de Gastwirt (aubergiste). L'ancien restaurant « A la Couronne » actuellement au 201, rue Principale est donc le lieu possible de la fête relatée dans le texte.

Reste l'identité de l'auteur ALEXANDROVITCH. Après de multiples recherches, c'est le périodique Véloce-sport qui me fournit la réponse. En Août 1895, l'administration allemande condamna les représentants de l'Est et auteurs (appelés consuls) du journal, à une amende globale de 120 Marks. ALEXANDROVITCH, gravement malade et non présent, écopa de 50 Marks. Motif : être affilié à une organisation étrangère non autorisée en Alsace. Son nom est Alexandre KIEFFER, consul de l'Union Vélocipédique de France, domicilié à Andlau, né le 18 juin 1863 à Fouchy.

Des recherches complémentaires lèvent encore un peu le voile sur sa vie. Son père, garde champêtre originaire de Reichsfeld, gérait les forêts de Monsieur LASSUCHETTE, capitaine de frégate à Fouchy. Sa mère Louise GRESSER était une fille d'Andlau. Alexandre raconte qu'il allait s'épancher avec ses amis véloceman à la brasserie KIEFFER à Andlau.

Durant sa maladie il rédigera plusieurs poèmes magnifiques dont « Le jeune véloceman mourant », « Printemps », ou encore « La rose ». Il semble également avoir été l'ami intime du célèbre poète et dramaturge Saint-Pol-Roux. Il participa aussi à des courses locales où il s'illustra. On ne saura peut-être jamais par quel moyens Alexandre pu s'offrir son véloce (il possédera également un tricycle) originaire d'une famille modeste et sans emploi reconnu.

Petit détail : il essayera en vain durant deux ans de vendre sa bicyclette de marque HILLMAN, toute nickelée, boyaux caoutchouc creux avant de disparaître dans les embruns de l'histoire, sans laisser de traces ... discret et silencieux tel un vélocipède dans la brume ...

Petit bonus à l'attention des membres du Vélo Club de Valff, dignes successeurs du véloceman de 1888, ce mélancolique poème d'automne.

Adieu Véloce !

Comme le flot que le vent chasse, et qui, à nos pieds, vient mourir : ainsi tout s'use, tout s'efface, tout, excepté le souvenir ! Le printemps a fui comme une ombre mystérieuse, l'été brilla soudain de tous ses feux, l'automne a passé comme un rêve, demain triomphera l'hiver.

Phoebus s'élève, un instant, dans son nébuleux empire, puis s'enfuit honteux; à peine né, le jour expire pour faire place à la nuit ténébreuse. L'hirondelle a fui la chaume où elle abritait ses chers nourrissons et sur les chemins les autans glacés emportent les feuilles mortes. Sur la prairie, la brume étend son manteau humide et la marguerite, flétrie, hélas ! incline son front tremblant. En vain, mon triste regard cherche sur la colline la chevrette broutant l'herbe tendre, au son de sa clochette d'argent. Dans le tilleul et le fleurs je n'entends plus bourdonner l'abeille, et le jeune pâtre a quitté le vieux chêne, témoin de ses refrains champêtres.

Tout est muet ... Soudain, la plaine s'émeut, mon cycle frissonne et gémit, l'aquilon se déchaîne fougueux et sonne, hélas ! le trépas des beaux jours. Tu vas donc mourir, ô nature ! ...Ah ! laisse un tendre amant exhaler sur tes débris l'hymne des adieux. Adieu filles aînées de Flore, adieu gazons verdoyants, parterres enchanteurs, la bise, halas ! a glacé les senteurs de vos haleines parfumées. Adieu frais bocage aux doux gazonniers, tes pins ne donnent plus d'ombrage, ses hôtes ailés sont muets. 

Adieu ruisseau plaintif, adieu joyeuse cascadelle. Adieu vallons où j'allais pédalant aux blanches lueurs du matin. Adieu prairies où tous deux nous allions épanouir nos rêveries.  Adieu lac azuré, tu ne refléteras plus de mon vélo les formes si gracieuses, et les complaintes de ma lyre n'iront plus réveiller les échos de tes bords. Adieu joyeuse Philomèle, doux confident de mes secrets désirs ; fuis, tu pourrais glacer ton aile à l'âpre souffle des autans.  Adieu belles routes bordées de peupliers séculaires, adieu sentiers mystérieux, adieu véloce.

ALEXANDROVITCH 

Ligne d'arrivée

Suite aux recherches effectuées à Andlau sur les traces d'Alexandre KIEFFER, le journal l'Alsace publia sous la plume de Gilbert MOSSER un article paru dans son édition du lundi 20 janvier 2014 et intitulé : « Sur la piste du cycliste poète d’Andlau ».

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