Dans la nuit du 6 au 7 novembre, un malfaiteur s'introduit, par effraction, dans l'habitation de Bernard BURCKEL de Valff et y enlève une vache et une génisse qui seules garnissaient l'étable de ce pauvre cultivateur.
Les soupçons de BURCKEL se portèrent rapidement sur Valentin HELLER, forçat libéré, originaire de Bischoffsheim, qui, la veille du vol, rôdait dans le village et s'était même introduit dans la maison de BURCKEL sous le prétexte de se chauffer.

Les soupçons de Bernard BURCKEL n'étaient que trop fondés. Effectivement, au moment où il constata le vol, Valentin HELLER se trouvait à Dinsheim, canton de Molsheim, et y offrait en vente à Salomon WEIL, boucher de Mutzig, pour une somme de 90 francs une vache et une génisse qui valaient au moins 260 francs chacune. Frappé du faible coût de vente, WEIL prit conseil. HELLER fut interpellé, et on le questionna sur la provenance du bétail. Se troublant dans ses explications, la maréchaussée fut convaincue qu'elle avait affaire à un voleur. Mis en état d'arrestation, il fut forcé d'avouer que c'était lui qui était l'auteur de la soustraction commise au préjudice de BURCKEL.
Tels sont les faits qui ont conduit HELLER devant un jury. Quoiqu'âgé à peine de 50 ans, les antécédents de l'homme sont des plus déplorables : dès le 29 juillet 1837, il avait été condamné à 40 jours d'emprisonnement pour vol, et le 12 août 1840, il s'était vu infligé, par les assises du Bas-Rhin, la peine de dix années de travaux forcés pour des crimes divers et tentative d'empoisonnement.
En présence de pareils antécédents, l'accusé ne pouvait guère compter sur la clémence du jury ; aussi a-t-il été déclaré coupable sans circonstances atténuantes. En conséquence, la cour condamne Valentin HELLEr en raison de l'état de récidive légale, à vingt années de travaux forcés, à la surveillance de la haute police pendant tout le restant de sa vie, à l'interdiction et à la dégradation civique. Ministère public, M. ALEXANDRE, Procureur de la République ; défenseur, W. RISTELLNIEBER.

L'enferrement
Voilà en quelques mots comment le journal Niederreinischer Kurier relatait les débats du jugement de la Cour d'Assises du Bas-Rhin. Il rappelle qu'il y a 10 ans, le mauvais garçon avait déjà été condamné pour tentative d'empoisonnement. Que s'était-il passé ?


Photo de 1908. Maisons n°45 et 48. Photo du haut et du bas n°50 au fond à droite à l'angle de la rue Haute.
À l'époque du vol, Bernard BÜRCKEL de Valff, était âgé de 62 ans. Il habitait au n°50 de la rue Principale et vivait seul en compagnie de son épouse Odile LEHMAN.
La pause des bagnards
Le bagnard Valentin HELLER
Valentin voit le jour le 12 février 1821 à Bischoffsheim. 23 mars 1837, il est déjà condamné à 40 jours de prison pour vol et effraction, alors qu'il n'a que 16 ans.
1842. Pourquoi le jeune Valentin HELLER sombra-t-il dans la délinquance ? Le contexte est propice. Le jugement de la session de la cour d'assises du Bas-Rhin du 12 août, nous livre quelques pistes. Valentin est l'aîné d'une famille d'orphelins. Le père s'appelait Jean, il était boucher. Il décède en 1831. Son épouse, Julienne WANTZ, se remarie avec le vigneron Muller Valentin en février 1835. Ils s'installent dans la maison et Julienne met au monde un fils en décembre, prénommé Jean. Julienne WANTZ décède brusquement et curieusement l'année suivante en 1836 !
Les enfants sont trois frères et une sœur, l'aîné est Valentin suivi de Laurent, Julienne, Blaise qui décéda en 1832 et Balthazar. Les trois plus jeunes sont encore des enfants et habitent dans la maison de leurs feux parents à Bischoffsheim. C'est leur tante qui s'occupe d'eux. Valentin a quitté le domicile pour entrer au service d'un agriculteur à Uttenheim. La maison indivise est évaluée à 3000 Frs et c'est pour ce mobile, celui de s'attribuer toutes les parts et l'argent de ses frères et sœur, que le jeune prévenu est assis sur la sellette. Un mobile d'avidité meurtrière.

À gauche, l'ancienne maison supposée de la famille HELLER
Déjà l'hiver passé, Valentin avait donné à son frère Balthazar, 8 ans, trois morceaux de pain imbibés d'une étrange substance bleuâtre. Il lui indiqua, avec insistance, qu'un morceau était pour lui et qu'il devait distribuer les autres pains, l'un à son frère et l'autre à sa sœur. Quelle bienveillance ! L'aspect douteux et ragoutant découragea les enfants et ils décidèrent de les remettre à leur tante par alliance, la nouvelle femme de leur beau-père, Hélène Sommer, qui vivait dans leur maison avec le beau-père, le vigneron Muller Valentin et son fils, Jean, le demi-frère HELLER de Julienne WANTZ et MULLER. Ce dernier décèdera à l'âge d'un an en mars 1837. Une belle famille recomposée et tourmentée !
La tante soupçonna la substance douteuse et s'en débarrassa.


Recensement de 1836. Julienne, la mère, son deuxième mari, Valentin MULLER, leur fils, Jean, Valentin HELLER, Laurent, Julienne et Balthazar habitent au n°65 de la rue dit Krummgass (angle de la rue Épiscopale et de la Rue Principale à Bischoffsheim). En 1846, elle recevra le n°46
Après le décès de Julienne WANTZ, la mère de Valentin, Valentin MULLER n'a pas perdu de temps. Il se remarie six mois plus-tard avec une veuve, Sommer Hélène. Ils s'installent dans la maison des HELLER en compagnie de la sœur d'Hélène et de son fils Louis. C'est à une des deux femmes que les enfants vont remettre les pains empoisonnés.
Printemps. Après l'insuccès de la première tentative, Valentin retente sa chance ! Alors qu'il se trouve à Uttenheim, il envoie deux ses collègues domestiques comme lui, remettre, pour Pâques, un cadeau à sa fratrie. Il se procure trois petits pains chez le boulanger du coin, achète du vitriol pour 5 centimes, appelé aussi sulfate de cuivre, avec l'excuse de tuer les rats de son maître et munis de ses "cadeaux" et charge les deux frères BRESCHLER, qui ne sont au courant de rien, de remettre le paquet à ses frères et sœur.
Lundi, 20 avril. Les deux frères BRESCHLER arrivent à Bischoffsheim. Ils remettent un pain à Balthazar HELLER et déposent les deux autres sur la table de la cuisine. Le jeune garçon découvre, en ouvrant le sien, que l'intérieur est imbibé d'une substance bleuâtre, tout comme la première fois. Intrigué, il remet à nouveau l'étrange cadeau à sa tante. Cette dernière rechercha les frères BRESCHLER en les invitant de dire à ce gredin de Valentin de les manger lui-même !
Le maire de Bischoffsheim ayant eu vent de l'histoire, fit récupérer les pièces à convictions et avertit les gendarmes. Analysés par des chimistes, ces derniers confirmèrent la présence de vitriol. Valentin HELLER est envoyé devant la cour d'assises pour tentatives d'empoisonnement. HELLER, se défend avec maladresse, invoquant des circonstances malencontreuses. Il écope de 12 ans de travaux forcés au bagne de Toulon. Il est emprisonné avec le matricule n°29678.
Les enfants sont placés et la maison est occupée en 1851, en copropriété, par MULLER, sa femme et par WANTZ Gertrude, la sœur de feu Julienne et de Balthazar. On lui donnera le n°49 et 50, puis à nouveau en 1861 le n°54, en 1866, le 52. C'est pour cette raison qu'il est difficile, aujourd'hui, de situer avec exactitude la maison des HELLER.

Le bagne de Toulon. Entre 1748 et sa fermeture en 1873, l'établissement a accueilli 100 000 bagnards
Le dernier bagne de la métropole a vu, à sa fermeture, ses pensionnaires partir pour Cayenne et Nouméa. Valentin HELLER, s'il n'est pas mort avant la fin de sa captivité, est théoriquement relâché avant la fermeture.

Laurent HELLER
Et voilà que la maison est à nouveau au centre d'une polémique !
Laurent, le frère de Valentin, fait parler de lui. Le 30 juin 1852, de la fumée noire et des flammes sortent d'une maison de Bischoffsheim. Le feu est maîtrisé et l'on constate qu'il a pris au niveau du cellier dans un tas de fagots allumé avec l'aide d'un bouchon de paille. Les soupçons se tournent très rapidement vers Laurent HELLER, 27 ans, journalier, qui n'est autre que le frère de Valentin ! Il avait servi 7 ans comme matelot dans la marine française et était retourné depuis quelques semaines dans son village natal. Il a acquis sa maison natale après le partage de l'héritage. Pendant son absence, son beau-père s'y était installé comme nous l'avons vu plus-haut.
Peu avant le sinistre, une jeune fille avait vu Laurent sortir du cellier puis les gendarmes découvrent qu'il s'est rendu chez des parents. Quand on lui signale que sa maison brûle, il s'est contenté de dire : « Que cela m'importe-t-il ? Je suis assuré ! ». La gendarmerie se met à sa recherche. Elle le retrouve, ce mois de juin, tout habillé, botté et suant à grosses gouttes dans un lit sous un plumon. Quand on le questionne, pourquoi il se cache ? Il répond pragmatiquement : « J'avais sommeil ! ».
Sur insistance du juge d'instruction, il raconte qu'il a allumé sa pipe avec une allumette phosphorique, que cette dernière serait vraisemblablement tombée malencontreusement à terre, dans la paille, et parce qu'il venait d'écumer les auberges des alentours et était déjà ivre à Rosheim, il ne se serait aperçu de rien ! Une enquête auprès des auberges réfutera cette version. Jugé par le tribunal d'assises de Strasbourg, il est confronté coupable d'incendie volontaire, assortie d'une peine de cinq ans de réclusion, à la surveillance de la haute police pour le reste de sa vie et à l'interdiction et la dégradation civique !

Source : Gallica
