« Comment étaient-ils traités dans l'armée allemande ? Marche ou crève ? ». Voici comment débutait un article relayé par presque tous les journaux français en ce début d'année 1914. Quel est son intérêt ? Il illustre le probable quotidien et les traitements de nos soldats alsaciens et lorrains dans les casernes allemandes. Le sujet ayant attiré notre attention et comme le théâtre de l'évènement se déroule à Strasbourg, nous avons fait notre enquête.

Commençons par le début
Ce texte sera reproduit intégralement par presque tous les journaux français : « L'autre jour, au Reichstag, un député avait posé au chancelier de l'Empire une question concernant des décès suspects au 143ᵉ d'infanterie (1), qui tient garnison à Strasbourg. Le Général Wild von HOHENBORN, parlant au nom du ministre de la Guerre, répondit que le chancelier n'avait aucune explication à fournir au Parlement, et que rien d'anormal ne s'était passé au 143ᵉ régiment d'infanterie. Mais voici que les journaux publient avec indignation la correspondance d'un jeune soldat de ce régiment, nommé HITZBLECH, mort la veille de Pâques des suites de traitements inhumains qu'il avait subis.

Propagante : « Tout doucement, chacun son tour ! »
Sa correspondance, écrite simplement, comme écrivent les soldats, est profondément émouvante ; elle jette un jour curieux sur l'entraînement des soldats allemands à la frontière et sur leur degré de résistance. En voici quelques passages.

Le 1ᵉʳ novembre 1913, HIRTZBLECH, qui est entré au régiment il y a seulement un mois, écrit à son père : « Levés à quatre heures et demie, nous partons pour le service en campagne à sept heures, et nous n'en rentrons qu'à quatre heures de l'après-midi. Le soir nous sommes si fatigués que nous ne savons plus si oui ou non nous avons encore nos os. J'ai les pieds en capilotade. Mes jambes sont enflées. J'ai voulu me faire porter malade. On m'a renvoyé en me disant : "Charogne, tu es d'une dernière fainéantise. Fais en sorte de circuler" ».
Le 18 novembre, il écrit à sa fiancée : « Je devais entrer à l'hôpital aujourd'hui. Mais tous les lits sont occupés. C'est le poumon qui, paraît-il, est attaqué. Il fait si froid que les Alsaciens eux-mêmes affirment n'avoir jamais autant souffert des rigueurs de l'hiver, et pourtant ils y sont habitués, eux ».
Le 18 janvier, HITZBLECH se plaint lamentablement : « Quelle semaine abominable nous venons de passer ! Nous avons passé les journées de mercredi, jeudi, vendredi, samedi en rase campagne. Le plus terrible, ce fut vendredi. Pendant la nuit, j'ai dû monter la garde. En rentrant au corps de garde, on m'a renvoyé à mon poste, vu que mon camarade était tombé malade. J'ai obéi. Mon camarade est mort une heure après. C'était un Polonais que j'estimais beaucoup, mais il est plus heureux [que] nous ».
Le 22 février, il écrit : « Nous avons passé la semaine à courir le long de la frontière, couchant dans les granges, sans changer de linge, et rien à se mettre sous la dent. Je souffre horriblement de la tête. La nuit, je pleure de rage et de douleur. Un soldat de la compagnie s'est pendu ; un autre s'est tué d'un coup de fusil. Nous l'enterrons demain ».
Le 22 mars, HITZBLECH prévient ses parents qu'il est à l'hôpital et qu'il souffre d'une pleurésie. La famille reste sans nouvelles de lui pendant trois semaines. Inquiet, le père se rend au chevet de son fils, qui agonise. La veille de Pâques, il mourait d'une méningite cérébrospinale, des suites des privations et des traitements qu'il avait endurés.

Propagante : Peter (royaume de Serbie) : « Oncle Franz (Autriche-Hongrie), il veut me taper, je n'ai même rien fait » - Oncle Nicolas (Tzar de Russie) : « Ne te laisse pas faire, s'il veux te taper, je t'aiderai ». Derrière Franz'l (casque à pointe, l'Allemagne) et à gauche l'Italie
Analyse
Cette affaire s’inscrit dans un climat de tension extrême en Allemagne et en Alsace-Moselle juste avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Elle illustre ce qu'on appelait à l'époque les « sévices militaires » (Militärmisshandlungen), un sujet qui faisait alors scandale au Reichstag (le parlement allemand).

Patrouille allemande dans la Grand Rue de Saverne
Voici les éléments historiques clés permettant de comprendre le contexte de cet article.
Le contexte politique : l'affaire de Saverne (1913-1914)
L'article date de mai 1914, soit quelques mois seulement après l'affaire de Saverne. Cette crise majeure avait éclaté lorsqu'un officier allemand avait insulté les soldats Alsaciens, provoquant une vague de protestations contre l'arbitraire des militaires [à lire dans Der Volksfreund, l'ami du peuple, décembre 1913].
Le débat au Reichstag mentionné dans le texte montre que le gouvernement (le chancelier Theobald von BETHMANN HOLLWEG) était sous une pression immense pour réformer le code de justice militaire. Le Général Wild von HOHENBORN, qui répond au nom du ministre, était connu pour sa ligne dure. Il deviendra plus tard ministre de la Guerre pendant la Grande Guerre.

Saverne en 1913
Témoignage
« En fait, pour les officiers nazis, les hommes de troupe non gradés n'étaient que de la vulgaire chair à canon. À l'instruction, on leur faisait subir toutes les bestialités possibles et impossibles sans aucun égard pour la dignité humaine. Je pense que cette façon d'agir faisait partie intégrante de la mentalité de l'armée allemande. Mon père, qui avait été incorporé dans l'armée du Kaiser en 1914-1918, m'avait toujours dit : "Dans l'armée allemande, la dignité d'un homme commence à partir du grade de lieutenant". J'ai effectivement pu constater que ce précepte reflétait la pure vérité » [à lire dans les Mémoires de guerre d'André VOEGEL].
La portée de ce type d'article
En mai 1914, la presse française (et une partie de la presse d'opposition allemande comme le journal socialiste Vorwärts) utilisait ces témoignages pour dénoncer le militarisme prussien. Pour la France, c'était une preuve de la « barbarie » allemande et de la souffrance des populations annexées. Pour les familles, c'était un cri d'alarme contre un système où le soldat n'était qu'un matricule (« charogne », comme cité dans le texte).

Enquête annexe : qui était le soldat HITZBLECH ?
L'identité de HITZBLECH, dont les détails sont omis dans le texte, n'a pas résisté au pouvoir des instruments modernes de recherches. Le premier objectif a été de retrouver son prénom. Nous connaissons sa date de décès : la veille de Pâques 1914. Sachant que le jour de Pâques 1914 a été fêté le 12 avril, son décès aurait eu lieu le 11. C'est sur familysearch.org qui fut déterminant. On apprend qu'un Auguste Wilhelm HITZBLECH est décédé à Strasbourg le 11 avril 1914.

Plus d'informations ?
Le journal Hamburger Echo nous apportera des informations cruciales : « Les lettres proviennent du fusilier (Musketier) HITZBLECH, originaire de Velbert en Rhénanie, enrôlé l'automne dernier au régiment de fusiliers n°40. L'auteur des lettres, serrurier de profession, était un homme sain et robuste qui n'avait jamais eu besoin d'un médecin avant son service militaire et qui, selon ses lettres, était devenu soldat avec plaisir. Il ressort également des lettres qu'il était apparemment bien vu par ses supérieurs ; il ne formule d'ailleurs aucun reproche personnel à leur égard concernant les efforts surhumains dont il se plaint ».

La ville de Velbert en Rhénanie (village situé entre Essen et Düsseldorf) expliquerait que son père ai pu se déplacer pour lui rendre visite. Son métier est serrurier. La famille habitait dans une ferme reculée de la ville. Comme d'innombrables habitants de Velbert, la famille d'Auguste vivait grâce à l'usine de fabrication de serrures du lieu qui portait le nom de ... HITZBLECK & Sönen (2).

Usine HITZBLECK à Velbert


Avec l'aimable concours de la ville de Velbert et de son archiviste, nous connaissons sa date de naissance : le 6 septembre 1891 à 1 heure du matin, au n°31 Welbert Land à Velbert, fils du serrurier Gustave HITZBLECH et de son épouse Maria née ILLER.

Acte de naissance d'Auguste Wilhelm HITZBLECH en date du 9 septembre 1891


Infirmière au Garnisonlazarett II en 1914
Der Chefartzt (médecin-chef Xavier Schwärtzel) des Garnisonlazaretts II (hôpital de garnison II) déclare le décès le 11 avril 1914 à 12 heures 45, du serrurier d'usine (usine de fabrication de serrures HITZBLECH de Velbert), Auguste Wilhelm HITZBLECH, fils du serrurier Gustave et de son épouse décédée (nom inconnu par le secrétaire) au Greifenasyl (hôpital civil de Strasbourg) (3). Au décès d'Auguste, sa mère, Marie ILLER, était décédée.

Collection Marc HAEFFELE
Comment les journaux français ont-ils eu vent de sa condition militaire ?
C'est en fouillant les journaux de Hambourg du 6 mai 1914 que nous avons découvert l'article original qui a déclenché toute la polémique en France.


Le journal Hamburger Echo titrait : « Et encore une fois : "Quelle est belle la vie militaire !" ».

Les informations complémentaires tirés du Hamburger Echo
Correspondance, lettre au père du 1ᵉʳ novembre 1913. « À 4h30, nous devons nous lever, à 7h nous partons déjà sur le terrain jusqu'à 16h. Quand nous rentrons enfin à la maison [à la caserne], nous devons faire le nettoyage jusqu'à 20h et tout préparer pour le lendemain matin. Il est alors 21h, l'heure où nous devons aller au lit. On est alors si fatigué qu'on sent à peine ses os. Mes jambes sont toutes écorchées et enflées par l'effort. Si l'on se déclare malade, on est renvoyé avec la remarque suivante : "Espèce de charogne, tu es sans doute trop paresseux, dégage d'ici !". Et une deuxième fois, on n'y retourne pas. Mais ce n'est pas grave, je continue aussi longtemps que je le peux ».

Carte du 8 janvier 1914 à sa fiancée : « Mais ça ira bientôt mieux, alors ne t'inquiète pas. Je devais aller à l'infirmerie (Lazarett), mais elle est trop bondée, c'est pourquoi je suis encore ici ».

Lettre à sa fiancée du 18 janvier 1914 : « Dieu soit loué, cette semaine est terminée. Quelle semaine difficile ce fut. À partir de mercredi, toujours sur le terrain. Le matin à 4 heures, nous devions déjà nous lever et à 5 heures, c'était le départ ; nous devions alors courir 30 à 38 kilomètres... Puis c'était reparti : "Pas de course, marche, marche !", "Couchez-vous !", "Debout !" et tout cela dans le froid, les doigts étaient parfois complètement raidis, mais on n'avait pas le droit de rien dire, et j'étais chaque fois heureux quand on rentrait à la maison [à la caserne], et il était alors déjà 20 heures. Ensuite, nous devions encore nettoyer le fusil et cela durait encore une heure. Puis on buvait du café et on allait au lit. Nous étions aussi à moitié morts de fatigue. Pourtant, le lendemain matin, ça recommençait.
Le pire fut le vendredi. Quand nous sommes rentrés le soir, on nous a dit : "La garde, sortez !" et là, avec 8 hommes, nous avons dû monter la garde. Comme j'ai pesté. Au lieu de pouvoir aller au lit, il fallait encore monter la garde. Nous étions si fatigués que nous pouvions à peine garder les yeux ouverts, mais il le fallait, c'était l'ordre. Nous n'avions pas le droit de dormir pendant la garde. Pour passer le temps, nous avons joué aux cartes pour des cartouches, jusqu'à ce que vienne l'heure où je devais sortir et faire les cent pas de 1 heure à 3 heures du matin ; c'était glacial, tout seul au milieu des tombes.
Quand mes deux heures furent terminées, je voulais rentrer pour que l'autre sorte. Mais voilà que le sous-officier arrive et dit que je dois rester debout deux heures de plus, car l'autre est tombé malade ; il fallait que quelqu'un aille immédiatement chercher une voiture pour emmener le malade. J'ai dû retourner à mon poste. Après une demi-heure, la voiture est arrivée et a emmené l'homme à moitié mort. Il était en effet déjà à moitié mort, car il est décédé à peine une heure après son arrivée à l'infirmerie. C'était un bon ami à moi, un Polonais, un bon gars ; je suis vraiment désolé pour lui. Mais qu'y faire ; il est mieux maintenant que nous. Il avait une forte pneumonie, comme l'a dit le médecin ; mais moi, je suis à nouveau d'attaque, juste encore un peu enrhumé et j'ai la toux ; mais ça passera aussi bientôt. J'ai donc dû rester debout deux heures de plus et passer quatre heures dehors dans le froid. (D'après le bulletin météo de l'institut météorologique d'État, le thermomètre est descendu à -12 degrés cette nuit-là) ».
« Pourtant, quand mon tour fut fini, je me suis dit : "Dieu soit loué, maintenant je rentre au corps de garde". J'étais heureux de pouvoir entrer et me réchauffer, car j'étais glacé jusqu'aux os. Mais c'est alors qu'on nous apprit que nous devions immédiatement rentrer à la caserne avec trois autres hommes. Là, j'ai cru que nous pourrions enfin aller nous coucher, qu'ils auraient compris que c'était trop. Mais je m'étais lourdement trompé : on nous a ordonné de nous changer, d'enfiler la tenue de campagne et de boucler le paquetage. Nous avons dû retourner sur le terrain et cela a duré à nouveau jusqu'au soir.
Quelle fatigue était la mienne. Si ça continue ainsi cette semaine, je me ferai porter pâle, car on finit par y laisser sa peau. J'aimerais bien savoir pourquoi je dois toujours être de la partie. Ils auraient bien pu me laisser au corps de garde, il y en avait d'autres. Mais j'ai entendu quelque chose à ce sujet. Le capitaine a demandé au lieutenant, alors que j'étais sur le terrain, si ce "HITZBLECH" était aussi présent. Le lieutenant a répondu : "Oui, mon capitaine !". Alors notre capitaine a dit : "C'est bien. Ce doit être un garçon éveillé. Il se débrouille encore mieux que les anciens, bien qu'il ne soit là que depuis trois mois".
Ensuite, ils sont venus vers moi et m'ont demandé si j'étais encore fatigué de la veille. J'ai répondu : "Oui, mon capitaine. J'ai passé la nuit de garde, dont quatre heures dehors". Il a alors dit : "Tu n'auras pas fait cela pour rien. Bientôt, les anciens rentreront chez eux et vous deviendrez les anciens à votre tour. Tu recevras ta récompense : 14 jours de permission à Pâques. Je te le promets dès maintenant". À cet instant, ma fatigue s'est envolée, car je pensais déjà à venir te voir pendant ces 14 jours ».

Lettre à sa fiancée du 21 janvier 1914 : « Ma toux a de nouveau empiré et je n'ai bientôt plus de voix. J'ai tellement mal à la poitrine que je ne peux parfois plus le supporter, et des maux de tête à en devenir fou. Je m'étais présenté comme malade hier, mais le médecin a dit : "Ce n'est rien !". Il prétendait que je voulais seulement me défiler. Pourtant, s'il savait les douleurs que j'ai parfois, il parlerait autrement. Mais c'est un autre médecin, un.... Si nous avions encore l'autre, il m'aurait immédiatement envoyé à l'infirmerie (Lazarett). Mais ce n'est pas grave. Chaque matin, je me présenterai comme malade jusqu'à ce qu'il en ait assez. Car quand je ne peux plus, je ne peux plus. Ce n'est pas de gaieté de cœur que je me déclare malade. Mais quand ça ne va plus, ça ne va plus.
Ce qu'il faut endurer ici chez les Prussiens. Il faut d'abord être à moitié mort pour qu'ils puissent enfin voir que l'on est malade. Exactement comme pour mon ami, quand j'étais de garde, ce dont je t'ai déjà écrit. Quand il est arrivé à l'infirmerie depuis seulement une heure, il était déjà mort. La semaine dernière, j'ai dû monter deux gardes et c'est lors de la dernière que je l'ai attrapé [la maladie].
Après cette période viendra une autre période. Je m'étais imaginé la vie de soldat autrement. Tu ne peux pas croire à quel point j'en ai assez d'être ici. Malgré tout l'épuisement, je vais au service le matin. Tu peux me croire, si tu n'étais pas là pour me rendre heureux après cette période difficile, je ne serais plus là.... Demain, j'écrirai une carte pour dire ce que dit le médecin. Demain, je me déclarerai à nouveau malade, car je ne peux plus supporter la douleur. Pardonne ma mauvaise écriture, je ne peux pas encore bien bouger la main à cause du froid ».

Carte à sa fiancée du 28 janvier 1914 : « Je t'informe que je me suis à nouveau présenté comme malade et que, cette fois, le médecin m'a reconnu malade. J'ai en effet un catarrhe de la gorge et des poumons au plus haut degré. Mais j'espère que cela ira bientôt mieux maintenant.
Je devais normalement reprendre la garde hier soir, mais je suis allé voir le capitaine et je lui ai dit que je me sentais malade. Il a répondu qu'il pouvait bien voir que j'étais malade et m'a demandé pourquoi je ne m'étais pas déclaré tel quel. Je lui ai alors répondu que je l'avais fait, mais que le médecin avait prétendu que je voulais seulement me défiler. Là, il s'est mis en colère et m'a accompagné ce matin chez le médecin ».

Le régiment occupait principalement la caserne Margarethen (Margarethen-Kaserne), située dans le quartier de la Gare
Lettre à sa fiancée du 22 février 1914 : « Cette semaine, nous n'étions pas à Strasbourg, mais en exercice de mardi jusqu'à hier soir. Nous avons marché chaque jour, nous avons même été jusqu'à la frontière. Ce n'était pas rien. Le départ se faisait tôt le matin et durait jusqu'à tard le soir. Nous pensions alors pouvoir aller au quartier, mais hélas, au lieu de cela, nous devions dormir dans la grange. Nous étions si fatigués et, le lendemain matin, nous étions tout raides. On ne pouvait même pas se déshabiller. Ainsi, nous n'avons pas quitté nos vêtements de mardi jusqu'à hier, samedi soir. Se laver était secondaire.
Quand nous sommes rentrés hier soir, nous nous sommes immédiatement lavés, bien que nous fussions fatigués à tomber. Nous pouvions à peine monter l'escalier, tellement nous étions épuisés. Les vêtements ont volé dans l'armoire et le lourd "singe" (le havresac) a immédiatement volé sous le lit. Puis nous sommes allés au lit. Nous avons dormi jusqu'à aujourd'hui midi.
Nous ne nous sommes arrêtés dans aucune ville ou village, nous avons toujours continué d'avancer. Nous mangions à midi sur le terrain, et le matin et le soir, nous buvions du café. À la campagne, chez les paysans, nous avons pris nos quartiers. Mais là, on ne pouvait rien obtenir, c'était une misère. Impossible d'avoir de la saucisse, du beurre ou quoi que ce soit de ce genre.. On ne pouvait donc manger que du pain sec. J'étais heureux quand on a dit : "Samedi soir, on rentre à la maison [à la caserne]", car nous aurions dû rester plus longtemps encore.
Je suis encore en bonne santé et dispos, seulement encore fatigué, et quand j'aurai fini cette lettre, je retournerai au lit. Là, je vais enfin dormir tout mon soûl, car dans une grange, on ne dort pas, on ne fait que se fatiguer davantage ... Je dois écrire à la maison pour qu'ils m'envoient quelque chose, car la nourriture ici est trop mauvaise. On peut à peine la manger. Je préfère encore manger du pain sec que cette "tambouille". La semaine dernière, quand j'ai vu la nourriture, j'ai dû vomir. Mais ce n'est pas grave, le temps passe. Heureusement, nous ne serons pas soldats à Strasbourg pour l'éternité... Pardonne la mauvaise écriture, je suis encore à moitié endormi ».

Lettre à sa fiancée du 15 mars 1914 : « Je voudrais que ce temps soit fini, j'en ai tellement assez d'être ici, surtout cette semaine où j'étais au bord du désespoir. On peut à peine le supporter par moments et si tu n'étais pas là, qui sait si je serais encore de ce monde. J'ai pleuré la nuit de colère et de chagrin... Mais je tiendrai bon et je continuerai, aussi difficile que cela me soit. Je veux tenir aussi longtemps que je le pourrai. Ne t'inquiète pas, même si cette semaine encore, l'un d'entre nous s'est pendu. Ils l'ont poussé à un tel point qu'il s'est donné la mort par désespoir. Celui qui s'est tiré une balle l'autre jour est également mort et nous l'enterrerons mardi ...
J'espère que tu es toujours en bonne santé et dispose, ce que je suis encore aussi, seulement très fatigué par ce service épuisant, et je suis heureux que nous soyons aujourd'hui dimanche, pour pouvoir se reposer... Fait-il aussi mauvais temps chez toi qu'ici ? Ici, il pleut sans cesse du matin au soir et nous sommes toujours dehors, si bien que nous sommes constamment trempés jusqu'aux os. Nous sommes heureux quand le soir arrive pour pouvoir enlever nos vêtements. Mais le lendemain matin, il faut déjà les remettre et ils doivent être propres, sinon on a droit à du rab d'exercice (Nachexerzieren) ».

Carte au père du 22 mars 1914 : « Je vous informe que je suis ici à l'infirmerie (Lazarett). Ma maladie serait une pleurésie [inflammation de la plèvre] ».

La fin tragique
Après sa dernière lettre indiquant une pleurésie, sa famille reste deux semaines sans nouvelles. Un courrier recommandé est envoyé à l'infirmerie. En réponse, un télégramme informe le père que son fils souffre d'une méningite grave et que son état est critique. Le père lui rend visite le Jeudi saint et le Vendredi saint ; le fils se plaint de maux de tête atroces. À peine le père est-il rentré chez lui qu'un second télégramme annonce le décès de son fils par « raideur de la nuque » (Genickstarre/méningite cérébro-spinale).


Cimetière militaire Strasbourg Cronenbourg
Autres soldats décédés à Strasbourg entre le 1er octobre 1913 (arrivée à la caserne d'Auguste HITZBLECH) et le 11 avril 1914 (son décès)
- Heinrich Friedrich Ernst REINECKE
- 27 ans et 6 mois, né à Hittesdorf (Hanovre)
- Célibataire
- Caporal de la forteresse
- Décédé dans la nuit du 16 au 17 octobre 1913 dans la prison de la forteresse
- Johann PACHURKA
- 20 ans et 6 mois, né à Borek, district de Koschmin (Pologne)
- Célibataire
- Forgeron
- Régiment des hussard n°9
- Décédé le 29 octobre 1913 à 7h20 à l'hôpital Impérial I de la garnison
- Viktor Georg MARLIER
- 20 ans et 6 mois, né à Bliesbrück (Château-Salins, Lorraine)
- Célibataire
- Menuisier
- Hussard n°9
- Décédé le 2 novembre 1913 à 4h15 à l'hôpital de la garnison I
- Karl Hermann WEISE
- 30 ans et 7 mois, né à Brücken (district de Sangerhausen, Prusse)
- Marié
- Sergent trompette au régiment des hussards n°9
- Décédé le 2 novembre 1913 à 13h40
- Otto Gustav Karl SPENDRIN
- 21 ans et 6 mois, né à Halbertstadt (Saxe)
- Célibataire
- Charpentier
- Pionnier bataillon de pionnier n°27
- Décédé le 5 novembre 1913 à l'hôpital de la Garnison I
- Peter NOLDEN
- 23 ans, né à Hammelsberg (district d'Altenkirchen, Prusse)
- Célibataire
- Mineur
- Caporal au régiment de la compagnie d'artillerie de campagne n°51
- Décédé le 18 novembre 1913
- Karl SCHEU
- 20 ans et 6 mois, né à Erkenbrechtsweiler (district de Nürtingen, Wurtemberg)
- Célibataire
- Fusilier au régiment d'infanterie n°126
- Décédé le 19 décembre 1913 à l'hôpital de la garnison II
- Joseph KOLB
- 20 ans et 11 mois, né à Riedseltz (district de Wissembourg)
- Célibataire
- Employé du train, bataillon du train n°15
- Décédé le 12 novembre 1914
- Joseph ARMEN
- 20 ans et 3 mois, né à Krefeld (district Rhénanie Westphalie)
- Célibataire
- Agriculteur
- Maréchal Ferrant au régiment des hussards n°9
- Décédé le 15 janvier 1914 à l'hôpital militaire II
- August Thomas SOBOTA
- 24 ans et 5 mois, né à Ruda (district de Zabrze en Silésie)
- Célibataire
- Boucher de profession
- Caporal rengagé
- Bataillon du train n°15
- Décédé le 23 février 1914 à 16h45 à Strasbourg
- Albert SIFERT
- 23 ans et 3 mois né à Zunsweier (Bade)
- Célibataire
- Assistant de bureau des chemins de fer
- Pionnier du bataillon n°15, garnison de Kehl
- Décédé le 5 mars 1914 à 6h15 à l'hôpital de la garnison I
- Gustav TARRACH
- 30 ans, né à Polnommen (Prusse Orientale)
- Célibataire
- Invalide militaire
- Décédé le 5 mars 1914 à 7h30
- Franz BECK
- 21 ans et 10 mois, né à Baucke (district de Neisse, Prusse)
- Célibataire
- Mineur
- Fusilier au régiment n°143
- Décédé le 21 mars 1914
- Hans Peter Ludwig REINHERDT
- 34 ans et 8 mois, né à Prenzlau (Brandebourg)
- Célibataire
- Capitaine du régiment d'infanterie n°70
- Décédé le 30 mars 1914 sur le chemin du Polygone vers la ville

Albert SIFERT et Gustav TARRACH sont morts par suicide. D'après Auguste HITZBLECH, l'un s'est tiré une balle et l'autre s'est pendu. Auguste Thomas SABOTA est vraisemblablement son ami polonais dont il relate la disparition le 18 janvier et qui serait décédé gelé, par -12°, une heure après son tour de garde. Par contre, la date de son décès n'est advenue que le 23 février, la rumeur militaire ...
Remerciements à Ulrich MORGENROTH, archiviste à la ville de Velbert pour son aide précieuse.
(1) Le 143ᵉ Régiment d'infanterie (4ᵉ régiment de Basse-Alsace), troupes de remplacement pour la Première Guerre mondiale :
- 1er bataillon de remplacement, régiment d'infanterie n°143 à Strasbourg
- 2e bataillon de remplacement du régiment d'infanterie n°143 à Oberrehnheim (dissous le 28 novembre 1917)
Ce régiment était basé à Strasbourg (dépendance caserne de Mutzig, entre autres). À cette époque, l'Alsace est territoire allemand (Reichsland). L'armée impériale y mène une politique de « germanisation » et d'entraînement intensif. Les conditions de vie y étaient particulièrement rudes pour les jeunes recrues, souvent perçues avec méfiance par les officiers prussiens si elles étaient d'origine locale. Le Régiment de Fusiliers « Prince Charles-Antoine de Hohenzollern » (Hohenzollernois) n° 40, dont dépendait Auguste, apparaît comme l'une des unités les plus représentées de la garnison strasbourgeoise en 1913-1914 :
- Rattachement : Il faisait partie de la 28ème Division d'Infanterie (basée à Karlsruhe) et du XIVème Corps d'Armée.
- Localisation : En 1914, l'état-major, le 1er et le 2ème bataillons étaient stationnés à Rastatt (Bade), tandis que le 3ème bataillon était détaché à Strasbourg.
- Logement : Les soldats étaient souvent logés dans des casernes comme la Steinkaserne (Caserne Faubourg de Pierre) ou à proximité du quartier du Polygone pour les exercices.
- Les Fusiliers : Historiquement, les "fusiliers" étaient des troupes d'infanterie légère, mais en 1914, leur rôle était devenu identique à celui de l'infanterie de ligne, conservant le titre de fusilier par tradition honorifique.
(2) L'histoire de la famille HITZBLECH est indissociable de celle de Velbert, qui fut longtemps surnommée la « ville des serrures et des ferrures » et le plus grand centre de fonderie d'Europe. La saga des HITZBLECH illustre parfaitement le passage de l'artisanat à la puissance industrielle allemande (le Mittelstand). Voici les points clés de leur histoire et de leur impact sur la forge et la fonderie :
- L'origine : La fonderie de fonte malléable : La famille HITZBLECH a fondé la société HITZBLECH & Sohn au XIXe siècle. Leur spécialité était la fonte malléable (Temperguss).
- Innovation technique : Contrairement à la fonte classique qui est cassante, la fonte malléable subit un traitement thermique (le décarburation) qui la rend résistante aux chocs.
- Lien avec la serrurerie : Cette innovation a révolutionné l'industrie locale. Les serruriers de Velbert n'avaient plus besoin de forger chaque pièce à la main ; ils pouvaient utiliser des boîtiers et des composants moulés par HITZBLECH, tout aussi solides mais produits en masse.
- L'apogée industrielle (1890 - 1960)
- À l'image de la ville de Velbert, l'entreprise HITZBLECH a connu une croissance fulgurante au tournant du XXe siècle.
- Diversification : Au-delà des serrures, la forge et la fonderie se sont tournées vers les raccords de tuyauterie (fittings) et les pièces pour l'industrie automobile naissante.
- Domination locale : En 1961, Velbert comptait 34 fonderies employant près de 7 000 ouvriers. La famille HITZBLECH faisait partie de l'élite industrielle de la ville, participant à la construction d'écoles et d'infrastructures locales.
- La structure de l'entreprise : HITZBLECH
- Pendant des décennies, le nom a été synonyme de qualité dans deux domaines précis :
- La Fonderie (Gießerei) : Le cœur du métier, produisant des pièces brutes.
- L'Usinage : La finition des pièces pour qu'elles soient prêtes à l'emploi (perçage, polissage).
- Le déclin et la transition : Comme beaucoup de fonderies allemandes traditionnelles, l'entreprise a dû faire face à la crise de l'acier et à la concurrence internationale dans les années 1980 et 1990.
(3) Le Greisenasyl était le nom donné à l'époque à l'hospice civil (maison de retraite/asile) situé dans le quartier de l'Hôpital Civil à Strasbourg.
Sources :
- Gallica
- Hamburger Kulturgut Digital
