Le journal Le Courrier des Vosges du 29 septembre 1864 relatait l’inauguration de la ligne de chemin de fer de Wasselonne, Molsheim et Obernai à Barr.
Un dimanche de liesse : l'inauguration mémorable de septembre 1864 Tout a commencé par un ciel radieux de fin d'été. Ce dimanche 25 septembre 1864, Strasbourg s'est réveillée au rythme d'une effervescence peu commune. Un train d'honneur, à bord duquel avaient pris place plus de cinq cents invités de marque, parmi lesquels le Préfet du Bas-Rhin, M. MIGNERET, l’ingénieur en chef, M. COUMES, le baron de Bussière, ainsi que Mgr RAESS, évêque de Strasbourg, s'élançait sur les nouvelles lignes économiques de la région. L'objectif ? Relier et désenclaver les communes de Molsheim, Wasselonne, Obernai et Barr. Le voyage, bien que ralenti par des infrastructures encore incomplètes nécessitant d'ingénieux transferts en omnibus à chevaux, s'est transformé en une véritable marche triomphale. À Entzheim, une fillette offrait des fleurs au Préfet.
À Molsheim, dans un vacarme joyeux de cloches et d'artillerie, l'évêque bénissait solennellement les locomotives depuis un autel gothique. Les convives se pressaient ensuite dans un hôtel de ville décoré de soleils de sabres et de cuirasses pour un banquet mémorable où, murmure-t-on, les vins de Wolxheim firent « voluptueusement sourire les journalistes parisiens ». Plus loin, à Rosheim, un arc de triomphe tressé de grappes de raisin et de branches de houblon célébrait l'alliance des boissons amies d'Alsace. Enfin, à Barr, la caserne de gendarmerie fut entièrement vidée pour accueillir un banquet titanesque de six cents couverts, avant que la nuit ne s’illumine de feux de Bengale tirés depuis la tour d’Obernai. Preuve de la ferveur locale : une souscription publique, limitée à 50 centimes par personne pour rester populaire, permit d'offrir au Préfet un service à thé en argent sur un plateau grand « comme un bouclier d'honneur ».
Le prix du progrès : la crise du « Million »
Mais les lampions de la fête s'éteignent vite face aux réalités comptables. En décembre 1864, lors de la session du Conseil général, le rapport du baron de Bussière jette un froid : la construction à marche forcée du réseau a engendré un dépassement de dépenses d'un million de francs. Face à ce gouffre, le patriotisme départemental l'emporte. Refusant d'asphyxier les communes qui avaient déjà gracieusement cédé leurs terrains, le Conseil général décide de couvrir le déficit sur les fonds du Bas-Rhin, tout en votant des remerciements unanimes à l'ingénieur COUMES. Grand bien leur en a pris : dès le 31 décembre, la section Molsheim-Wasselonne était définitivement ouverte, et en janvier 1865, les chiffres tombaient, incontestables. Avec plus de 14 000 voyageurs en un mois, la petite ligne de Barr talonnait la grande ligne de Paris !
Le poumon économique de la région (1866-1868)
En deux ans, la ligne vicinale s'est métamorphosée en un outil industriel d'une efficacité redoutable. La Compagnie des chemins de fer de l'Est a multiplié les tarifs réduits et spéciaux pour coller aux besoins du tissu artisanal alsacien. Le train est devenu le pourvoyeur officiel d'énergie et de matières premières. C'est par lui que la houille et le coke arrivent à Wasselonne ou Mutzig pour alimenter les machines à vapeur. C'est par lui que les fers et tôles de Haute-Marne voyagent vers les ateliers de mécanique. Pour les tanneries de Barr, des wagons entiers d'écorces à tan (le ouignon) sont acheminés depuis les forêts vosgiennes. Plus sensible encore, le rail transporte les acides lourds (acide sulfurique, chlorure de chaux) indispensables au blanchiment des textiles et calicots. Une logistique pointue se met également en place pour le commerce des boissons : les brasseurs et vignerons bénéficient de tarifs dérisoires pour le retour des fûts vides depuis Metz ou Strasbourg, garantissant une rotation fluide des contenants sans surcoût.
1869 : L'horizon européen
Mai 1869 marque l'apogée de cette épopée. La petite ligne d'intérêt local a brisé ses frontières. Grâce au pont de Kehl, elle s'interconnecte désormais avec les réseaux de Bade, de Bavière et de l'Empire d'Autriche. Les productions de Barr ou de Wasselonne s'exportent en ligne droite vers l'Europe centrale. En l'espace de cinq ans, le Bas-Rhin a donné au pays une leçon d'économie moderne : un investissement public audacieux, bien que structurellement déficitaire à ses débuts, est devenu le garant indéboulonnable de la prospérité industrielle, commerciale et internationale de toute une région.
Voir également : https://www.barr-memoire.com/le-chemin-de-fer-vicinal