Le nouvelliste d'Alsace Lorraine nous donne plus d'informations sur l'accident qui s'est déroulé à Oberentzen lors de l'épreuve de vitesse entre Sainte-Croix et Meienheim lors de la course du Prince Henri en juin 1910. Voici l'article du journal du 7 juin 1910 signé « J. G., envoyé spécial » à Mulhouse.

Avant la course

Nos lecteurs ont lu dans le numéro d'hier tous les détails circonstanciés sur la course même du Prince fleuri et les voitures participantes, dus à la plume de notre collaborateur strasbourgeois. Ils ont pu lire également le passage des 107 voitures à travers Colmar qui devait être suivi, de bien peu, de l'épreuve de vitesse entre Sainte-Croix et Meienheim. La route entre ces deux localités est absolument rectiligne et semble se prêter à une pareille épreuve (on sait que la première course de vitesse de la Coupe du prince Henri avait été disputée lors de la première étape Berlin-Brunswick, à Genthin). À sept heures, nous sommes sur les lieux. Le temps est idéal. Une légère pluie tombée la veille au soir a bien un peu abattu la poussière, mais que reste-t-il de cette légère ondée … Une heure après le lever du soleil, le service d'ordre est organisé par les soins du comité directeur. De cent en cent mètres et de chaque côté de la route, des soldats ont été placés, secondés ici et là par quelques gendarmes. Soldats et gendarmes auront d'ailleurs fort à faire dans quelques heures, pour maintenir la foule des spectateurs accourus. Il y a là un problème à résoudre. Doit-on empêcher le public d'assister à toute une épreuve de vitesse sur route, ou faut-il supprimer tout bonnement l'épreuve elle-même qui ne nous semble plus d'aucune utilité ? Cette dernière solution paraît effectivement la plus élégante et la plus simple. En attendant, félicitons le président de l'Auto-Tout-Club de Colmar qui a eu l'excellente idée de faire ériger une tribune aisément accessible, ainsi que l'Automobile-Club qui a pris l'initiative d'offrir à ses membres des rafraîchissements.

À tout instant, de nombreuses autos arrivent et se rangent tant bien que mal dans un garage artificiel improvisé près de la tribune de l'Auto-Teuf, ou le long de la chaussée. La première auto était annoncée pour 7 h 30. Seules, hélas, les voitures de l'Oberleitung sont là, mais en regardant du côté de Saint-Croix, nous ne voyons, comme dans Barbe-Bleue, « que l'herbe qui verdoie et le soleil qui poudroie ». Est-ce bien nécessaire de faire du cent à l'heure pour arriver avec trois quarts d'heure de retard ? Instinctivement nous songeons au 'Lièvre et à la Tortue'. Les tortues, c'est nous, et MM. les automobilistes auront beau, tout à l'heure, passer en trombe, il n'en restera pas moins vrai que, bien avant eux, nous aurons atteint le but. 

L'arrivée de Robl

Huit heures moins cinq. Quelqu'un fait un signe et tous les regards se portent vers la même direction. Sont-ce les coureurs ? Mais non. C'est du côté de Mulhouse. Presque imperceptible, dans le ciel, un aéroplane se détache. Il avance à une vitesse extraordinaire. Bientôt il est au-dessus de nos têtes, puis, se rapprochant insensiblement du sol, va atterrir dans un champ à 800 mètres de nous. On se précipite. C'est Jeannin, Jeannin qui nous avait promis la visite à bord de son biplan Farman. "Vive Jeannin ! Les chapeaux se lèvent et les mouchoirs s'agitent.

L'aviateur exécute une courbe élégante, tourne autour, ou plutôt au-dessus de la tribune de l'Auto-Teuf-club, suit un instant la route à une quarantaine de mètres de hauteur puis, se rapprochant inlassablement du sol, va atterrir dans un champ à 800 mètres de nous. On se précipite ! Ce n'est pas Jeannin, mais son meilleur élève Robl. "Vive Robl", l'ex-champion cycliste qui rêve de disputer aux Paulhan et aux Imagiers les palmes et les prix. On le félicite, tandis que la foule entoure l'appareil. Les trois quarts des personnes présentes n'ont jamais vu d'aéroplane. Si l'on excepte le vol merveilleux de Winziers et de son « Antoinettes » autour de la cathédrale de Strasbourg et les vols exécutés à Habsheim à l'aérodrome Chatel, la performance de Robl est une des premières accomplies en Alsace-Lorraine. C'est en tout cas le premier vol en ligne droite, et s'il ne constitue pas un record, dans l'histoire de l'aviation, il bat bel et bien le record alsacien-lorrain. Aussi la curiosité est-elle grande autour du biplan Farman. N'est-ce pas d'ailleurs comme l'Antoinette un oiseau qui vient de France ? On se montre du doigt les parties principales de l'oiseau artificiel ; on le touche et il est fort intéressant de surprendre au hasard des conversations la théorie du "vol" exposée par des braves gens qui sont là. Il n'en faudrait pas davantage pour faire rêver les Wright, les Blériot, les Voisin… 

Mais retournons à la route

Le prince Henri vient d'arriver. Les coureurs n'étaient pas loin et en patientant une petite demi-heure encore nous espérions voir commencer, enfin, le concours de vitesse. Un remous dans la foule ; les gendarmes battent l'air de leurs bras ; au loin un nuage de poussière se dessine : c'est la première auto qui arrive. Nous sommes près du but. En trombe l'auto passe la ligne d'arrivée, c'est une « Benz », les chronométreurs inscrivent. À peine la première a-t-elle disparu que déjà on annonce l'arrivée de la seconde. Pendant une heure, les voitures se succéderont ainsi. Quelle vitesse ! On tremble à la seule pensée que la moindre erreur de direction peut précipiter contre les arbres de la route… ou les spectateurs qui la bordent, ces bolides lancés à 120 à l'heure. Et tandis qu'inlassablement Benz, Opel, Adler, Daimler, Mercedes se poursuivent ainsi, l'aéroplane de Robl s'élève à nouveau, et tout un chacun, pensant que l'aviateur reprend le chemin de Mulhouse, s'apprête à lui souhaiter bon voyage. Pourtant, comme les petites marionnettes, Robl fait deux ou trois tours, mais il ne s'en va pas, et de concert avec son ami Jeannin, arrivé ultérieurement et plus prosaïquement par le chemin de fer, il nous étonnera encore par quelques prouesses.

Nous sommes à la tribune de l'Auto-Teuf-Club

Une voiture s'avance, c'est une Adler aisément reconnaissable à sa couleur blanche ; elle porte le numéro 57. Elle file à bonne allure et pourtant elle semble ne pas être « dans la main de son conducteur ». Il y a des à-coups dans la marche. On se penche pour voir. La machine, contrairement aux règles les plus élémentaires de prudence, prend la droite. Qu'est-ce que je dis ? Elle vient de dépasser la tribune. D'un coup de volant trop brusque, le conducteur essaye de regagner le milieu de la chaussée. L'auto se jette contre un des arbres qui bordent la gauche de la route. C'est la catastrophe ! Tout cela, du reste, n'a duré que quelques secondes. Un cri d'angoisse s'échappe des poitrines des spectateurs.

L'accident soudain !

Parmi les spectateurs, un cri s'élève. Un pressentiment nous étreint. Je note l'heure : il est dix heures moins vingt minutes. Un rassemblement se forme en face de la tribune de l'Auto-Teuf-Club. Des deux côtés la foule se précipite. En vain gendarmes et soldats s'agitent-ils pour faire respecter la consigne : "Strasse frei !" Chaussée libre !  Le public déborde sur la route, c'est la panique. Des mots volent, affolants. Une auto a fait panache. Il y a plusieurs morts. En quelques minutes nous sommes sur les lieux. Ici et là des débris épars, informes, d'une automobile puis, couchés sur des brancards, trois corps ensanglantés. Médecins et brancardiers s'empressent. La foule, dans laquelle court un frisson d'horreur et d'apeurement, fait cercle. Des femmes se trouvent mal. Dans le flot des bruits contradictoires qui, au premier moment, circulent, il est d'abord difficile de se faire une idée exacte de l'horrible chose. J'interroge au hasard. Une personne qui a eu le triste privilège d'être témoin de l'accident essaye de me répondre, mais seuls des lambeaux de phrases inarticulées sortent de sa bouche. Je parviens pourtant, mais non sans peine, à reconstituer le drame.

Depuis la tribune des spectateurs de l'Auto-Teuf-Club

Dans la tribune, chacun se lava, la stupeur règne. Jetée violemment contre l'arbre à une vitesse de 120 kilomètres, l'automobile a été mise en pièces. L'avant-siège et le moteur volent à droite de la route et tombent lourdement dans le fossé. L'arrière-train va s'abîmer dans le champ, à gauche. Trois corps ont été projetés hors de la voiture : celui du propriétaire-conducteur, M. Franz Heine, de Hanovre, et ceux de ses deux compagnons de route : le mécanicien et le contrôleur officiel ; le dernier a été tué sur le coup. Les deux autres respirent encore mais l'un d'eux ne tarde pas à expirer. Deux spectateurs ont en outre été atteints par des débris. L'accident, suivant une version qui nous parait assez vraisemblable, peut s'expliquer de la manière suivante. Le pneu d'avant ayant éclaté, le conducteur a perdu la direction et a été précipité contre l'arbre. On remarquait depuis quelques instants que des flammes sortaient du carburateur. Le choc ayant déterminé la rupture du réservoir d'essence, celui-ci s'enflamma au contact des flammes et la voiture fit explosion. Ce serait la seule manière d'expliquer la mise en pièces et l'éparpillement des débris de la voiture. 

Mais revenons aux victimes de l'accident

Les deux morts avaient vraisemblablement succombé à une fracture du crâne et à une rupture de la nuque. Ce sont le contrôleur Arnstadt et le mécanicien Bronner. Après avoir été recouverts, ils furent transportés à Oberenzen par les soins de la colonne sanitaire. Pendant ce temps, les médecins s'entourent de M. Heine qui, portait une plaie béante au-dessus de l'œil gauche, avait plusieurs côtes enfoncées, une fracture à la jambe et diverses contusions. Après quelques minutes, le blessé reprit connaissance et demanda : « Qu'est-il arrivé ? Où est ma femme ?  Le bruit avait couru que celle-ci l'attendait à Meienheim, mais elle l'attendait effectivement à Colmar où, disons-le de suite, le blessé fut transporté au Diaconat de la rue des Cloches.

Il nous revient à propos de ce lamentable accident qu'au passage des automobiles dans notre ville (Strasbourg), un sportsman avait remarqué que la voiture numéro 57 ne semblait pas très bien obéir à sa direction. D'autres verts, lors de l'essai effectué il y a quelques jours par le team des Adler, ont reconnu que la route très bombée était loin d'être favorable à ces voitures légères et dont le centre de gravité est situé très haut. Nous serions fort étonnés, aurait même ajouté un des futurs participants de la course, qu'aucun malheur ne se produise. Il s'est produit hélas I Pourquoi faut-il que cette journée mémorable dans les annales sportives de notre région, et qui s'était annoncée sous de si heureux auspices, ait été marquée par une catastrophe qui frappera, dans l'esprit de tous ceux qui en furent les témoins, un douloureux souvenir ? L'émotion tout à fait considérable sera longue à se dissiper. Inutile de dire que la course avait été interrompue. Pendant une heure, parmi les spectateurs, des commentaires sans fin. Chacun apportait à la relation des faits une version différente, ce qui était loin de faciliter la reconstitution. Notons que la voilure détruite était la 43ᵉ en ordre de marche.

La fin de la course

Cependant, peu à peu, l'apaisement se fait et la course reprend. Les voitures recommencèrent à se succéder, mais à intervalles plus longs. Il y a un certain flottement, de faux départs. On pense tout à coup que la voiture numéro 43 est arrêtée 43, le chiffre fatidique. Serait-ce un nouvel accident ? Le public est encore sous le coup de l'émotion et impressionnable, causée par la terrible embardée de la voiture 57. Dieu merci, ce n'est qu'une fausse alerte et la course continue, monotone. L'intérêt des spectateurs est ailleurs. Cependant le prince Henri est là, près de l'arrivée. Il converse. De temps à autre, on vient l'informer d'un incident. La voiture 71 a brûlé en quittant Strasbourg. (Voir dans le numéro d'hier le compte-rendu de notre collaborateur strasbourgeois.)

— L'encore remarque le prince. « Jamais nous n'avons eu autant de voitures en feu que cette année. » On lui apprend en même temps que le blessé vient d'être transporté à l'hôpital de Colmar. Le prince sembla rêver. « La route est mauvaise », dit-il. Sportsman émérite, il conte quelques-uns des souvenirs que lui ont laissés les nombreux événements tortueux auxquels il a été mêlé. Nous l'écoutons. Est-ce de l'indiscrétion ? Non, tout au plus une forme nouvelle de l’interview.

À midi moins un quart, Robl « enfourche » son aéroplane et s’éloigne dans la direction de Mulhouse. Son départ ne soulève qu’un intérêt médiocre. Le public serait-il déjà blasé ? L’intérêt traîne, d’ailleurs. L’heure est monotone. Bon nombre de spectateurs regagnent leurs pénates et sur les routes environnantes conduisant soit à Colmar, soit à Mulhouse, les autos recommencent à défiler. On déjeunera chez soi. À midi 58 exactement, la dernière voiture passait la ligne d’arrivée, suivie bientôt du « Schlusswagen » et le comité, annonçant la fin de la course, rendait à la circulation la route de Sainte-Croix à Meienheim.

Notons que la plus grande vitesse réalisée l’a été par une voiture Berliet, conducteur Edmond Tissot, propriétaire M. Henry Ninaud, de Mannheim. L’auto a couvert en 2' 30'' les 5 800 mètres du parcours (139,2 km/h).

La journée a d’ailleurs été fertile en incidents. Au sortir de Schlestadt, la voiture Benz portant le numéro 5, en voulant éviter une charrette de trèfle, s’est jetée contre le mur d’une maison et a été si gravement endommagée qu’elle a dû renoncer à continuer la course. Plus tard, au sortir de Wettolsheim, l’auto numéro 31 (Deutz) a dévié au moment de prendre le tournant de la route d’Ingersheim. Le conducteur a été assez heureux pour éviter les arbres mais la voiture est allée se jeter dans les vignes. Les automobilistes n’ont pas été blessés. Assez sérieusement endommagée, l’automobile réparée aux établissements Haussmann, à Logelbach, a pu reprendre deux heures plus tard la route d’Ingersheim.

Le bruit de la mort de M. Heine ayant couru en ville, nous avons le plaisir d’annoncer que ce matin l’état du blessé n’est plus aussi alarmant qu’hier. Sa femme, qui avait suivi la course jusqu’à Sainte-Croix, est descendue à l’hôtel Terminus.

J. G., envoyé spécial

Un peu d'histoire

De Valva à Valff, c’est tout d’abord un livre. A la fin des années 80, André VOEGEL et Rémy VOEGEL, Valffois et passionnés d'histoire, écrivent « De Valva à Valff » qui raconte l'histoire de la commune, petit village alsacien à proximité d'Obernai. L'ouvrage reprend, chapitre après chapitre, son histoire et celles de ses habitants. Dans les années 2010, Rémy VOEGEL complète la connaissance du village par divers textes édités dans le bulletin communal. 

Suite au décès d’André VOEGEL en février 2017, Rémy et Frédéric, son fils, se lance le défi de partager via le présent site les archives dématérialisées du livre, les vidéos de Charles SCHULTZ, sans oublier la publication des 40 classeurs historiques d’Antoine MULLER. Ces classeurs sont une mine d'or incroyable, car ils retracent en images toute l'histoire du village, de ses associations et de ses habitants.

Depuis, le devoir de mémoire de notre village alsacien se poursuit semaine après semaine.