François Antoine LIX est simple soldat chez les grenadiers de la garde à cheval. Originaire de Dambach-la-Ville près de Sélestat, son congé fini, il revient s'installer à Colmar, se marie et tient l'auberge de la Pomme-d'Or. Ce n'est pas lui qui a marqué l'histoire, mais c'est sa fille Antoinette qui marquera sa génération. Un incroyable destin que nous allons vous raconter.

Recensement de la famille LIX à Dambach-la-Ville en 1919. La famille LIX habite dans le quartier appelé Saand

François Antoine LIX

27 frimaire An 7. Acte de naissance à Dambach-la-Ville d'Antoine LIX

François Antoine est le fils du vigneron Antoine de Dambach-la-Ville et de son épouse Marie Salomé HAEUSSLER. Antoine naît le 10 décembre 1798. Il est entouré de sept frères et sœurs. Une fois atteint l'âge de partir à l'armée, il s'engage chez les grenadiers de la garde royale à cheval sous Charles X et Louis XVIII (1). Dans son acte de mariage en 1829, il est spécifié qu'il est domicilié à Colmar depuis plus de 20 ans, il avait 10 ans.

Acte de naissance d'Antoine LIX20 daté du frimaire An XII (10 décembre 1798)

Son père, prénommé également Antoine, vigneron de Dambach puis cultivateur à Colmar, et Salomé HAEUSSLER, sa mère, décéderont à Colmar, le premier, le 12 décembre 1840 dans son domicile de la rue Pfeffel, et la mère le 4 septembre 1839 au domicile et auberge d'Antoine, son fils, dans la Grand-Rue. Antoine décède le 29 septembre 1859 dans son domicile de la rue du Manège.

La famille a déménagé de Dambach à Colmar après la naissance à Dambach de Caroline en 1813. Comme il est indiqué lors du mariage de leur fils Joseph à Colmar, on peut cerner autour de l'année 1819. Caroline, couturière à Colmar et en voyage à Issenheim, mettra au monde dans ce village du canton de Soultz un fils illégitime, prénommé Émile, qui décèdera à Colmar en septembre 1843, âgé de 2 mois. Caroline déclarera à Issenheim avoir 26 ans alors qu'elle en avait déjà 30. Les parents d'Antoine avaient eu un premier fils, Louis, né à Dambach le 21 thermidor an 11 (1803), décédé à Dambach le 31 mai 1806 au lieu-dit Sand. 

Un autre fils appelé Sébastien, né en 1816 à Dambach, est déclaré vivre à Colmar seulement depuis 11 ans lors de son mariage à Colmar avec Anne Caroline SIGEL en 1852. Il exerce le métier de domestique auprès de la veuve, Madame Marande Célestine née Magnier. Antoine, son frère, est également présent à la cérémonie de mariage. Le couple s'installera au 20 de la rue des Blés et élèvera leur fille prénommée Caroline. 

Joseph, épicier à Colmar, est né le 20 mars 1801 (29 ventôse de l'an 9) et a également accompagné ses parents à Colmar. Joseph, domestique puis futur épicier, s'est marié en 1827 à 25 ans à Barbe ZIESEL (ou ZISSEL), fille du meunier Jacques de Molsheim, qui lui donna, malgré son âge avancé (elle avait 47 ans à son mariage en 1827), un fils prénommé Joseph en 1831, puis des filles, Barbe et Catherine. À son mariage, cela faisait seulement 2 ans qu'il habitait à Colmar, ce qui cerne sa présence à Colmar vers 1825. Peut-être comme sa sœur Antoinette, il a été placé en pension ou est resté dans la famille à Dambach car, comme on l'a vu plus haut, les parents se seraient installés à Colmar vers 1819.

À la naissance de Catherine en 1841, le secrétaire indique qu'elle est née dans la Grand Rue où Joseph a vraisemblablement exercé son commerce d'épicier dans l'auberge d'Antoine, ce qui était souvent d'usage à cette époque. Barbe ZIESEL décédera à Colmar le 30 décembre 1841 dans son domicile de la Grand-Rue. Joseph se remariera à Colmar en 1842 avec une fille originaire de Strasbourg, Anne Marie HELWIG, âgée de 41 ans. Antoine sera premier témoin au mariage. Son fils Joseph, menuisier, se mariera à Reims en 1864. Lors de son mariage, Joseph est cité comme travaillant comme débitant de tabac à Colmar. Le fils de Joseph, le menuisier et ébéniste, Édouard, sera l'un des premiers soldats à tomber au champ d'honneur en août 1914. 

Acte de naissance de Joseph LIX, fils de Joseph, en présence d'Antoine LIX, oncle de l'enfant, le 16 septembre 1841

Après son service militaire, Antoine, à 31 ans, s'installe à Colmar et subvient à ses besoins comme domestique. Il épouse SCHMITT Françoise, 32 ans, originaire de Bergheim en 1829, qui lui donnera une fille prénommée Antoinette (voir plus bas pour les prénoms des autres enfants). Trois ans plus tard, il exploite l'auberge Zum Goldenen Apfel (à la pomme d'Or) dans la Grand Rue. Mais c'est l'histoire palpitante d'Antoinette que nous allons vous faire découvrir. C'est elle l'héroïne !

Acte de naissance de François Antoine et Françoise SCHMITT le 30 septembre 1829 à Colmar

Acte de naissance de Marie-Antoinette au 76, Grande Rue, le 31 mai 1839

Recensement de 1936 à Colmar

 Antoine donne à ses enfants une éducation des plus soignées et s'impose tous les sacrifices.

Ancienne auberge de la Pomme d'Or au 76 Grand Rue à Colmar

Marie-Antoinette LIX

Le couvent de Ribeauvillé

Antoinette est la cadette de la famille LIX. Ses sœurs et frères s'appellent Amélie, née en 1830, Françoise, née le 3 mai 1832, Antoine, né le 31 août 1833, Marie-Louise, née le 24 octobre 1834, et Martin, né le 14 novembre 1835. Elle vit à Colmar où s'est également installé son oncle Joseph, marchand épicier, de Dambach. Dans l'auberge de son père travaille également une servante du nom de Gutgsell Marie.

Témoignage en 1870, d'Antoine, le frère d'Antoinette. « Antoinette entra à l'école de Mlle STRUNTZ, à l'âge de trois ans, et cela jusqu'à l'âge de sept ans, époque où Françoise, la mère, décéda. Notre père l'envoya alors au pensionnat de Madame Petit. À l'âge de 12 ans, elle quitta ce pensionnat pour entrer dans celui de Ribeauvillé, où elle resta jusqu'à l'âge de 15 ans (2). Au sortir de son pensionnat, elle assista quelque temps son père pour terminer son éducation, et déménagea pour Posen, comme institutrice chez Madame la comtesse de PONINSKA, d'où elle sera rappelée par notre père, qui, vivant seul et retiré des affaires, était souvent malade ».

Acte de décès de Catherine SCHMITT dans la rue Saint-Jean à 47 ans, le 29 juin 1844

« Voyant la santé de son père, épuisée et se voyant sur le point de devenir orpheline, elle lui demanda de pouvoir retourner au couvent de Ribeauvillé, ce qui lui fut accordé. Le chagrin que lui causa la mort de son père, les privations qui lui avaient été infligées, altéreront sa santé et l'obligeront à sortir du couvent pour repartir pour la Pologne ».

Portrait de 1821 de la princesse Hélène PONINSKA, née comtesse GORSKA (souvent désignée comme la comtesse PONINSKA). Artiste : Friedrich Johann GOTTLIEB LIEDER (1793-1854)

« Après la guerre de Pologne, Antoinette se vouera en tant que sœur de charité à Paris et à Lille (Nord), où elle tombera dangereusement malade, puis reviendra à Colmar d'après le conseil des médecins. Elle dépensera une belle fortune à faire le bien aux nécessiteux ».

Le témoignage des journaux 

« LA VIE D'UN FRANC-TIREUR FÉMININ » (Le Progrès de la Marne, 20 décembre 1872) :

« C’était à la fin de son service militaire, un ancien soldat des grenadiers de la garde royale à cheval vint s’établir, à la fin de son congé, dans la bonne ville de Colmar, le chef-lieu du Haut-Rhin ; abandonnant le sabre pour tenir la poêle, il monta une auberge qui prit le nom d’Auberge de la Pomme-d’Or. Avec lui, il amenait, ce brave vétéran de la garde, une jeune fille, Antoinette, qui, dès l’âge le plus tendre, avait vu sa mère descendre au tombeau. C’était là l’enfant chérie du vieux militaire, qui avait fait donner à sa fille une excellente éducation. Rien n’avait été épargné par le père pour fournir à Antoinette une instruction dont elle sentait le prix et dont elle sut tirer profit. Elle partit pour Posen comme institutrice de la comtesse de Poninska ; mais bientôt rappelée par son père, qui vivait seul, retiré de ses affaires et souvent malade, elle demanda la permission de retourner au couvent de Ribeauville, ce qui lui fut accordé. Elle ne devait pas y faire un long séjour : la mort, qui déjà lui avait enlevé sa mère, la priva de son dernier soutien. Antoinette était orpheline ».

Le chagrin qu’elle en ressentit et les privations qui lui furent infligées altérèrent sa santé et la déterminèrent à sortir de son couvent. Cherchant alors à utiliser ses talents, notre jeune Alsacienne partit pour la Pologne, où elle trouva à faire l’éducation d’enfants d’une riche et noble maison du pays (3). Considérée comme faisant partie de la famille, Antoinette s’attacha de plus en plus à la comtesse, mais cette vie calme et studieuse ne devait pas durer longtemps.

La dernière insurrection polonaise vint à éclater. Ce pays opprimé cherchait à secouer le joug de la Russie. Le comte, un des premiers, accourut et se mit à la tête d’une bande de patriotes. Malheureusement le succès ne répondit pas au courage du comte et de ses compagnons d’armes. Lui et les siens furent faits prisonniers par les Russes et condamnés à aller expier leur patriotisme dans les glaces de la Sibérie.

C’est alors que commença pour notre héroïne cette vie accidentée qui ressemble singulièrement à un roman dont plus d’une page est émouvante. Touchée par la douleur de la comtesse qui ne pouvait obtenir la permission de revoir son mari, Antoinette promit de pénétrer dans la prison du comte et de lui porter les derniers adieux de sa femme et de ses enfants.

Palais Łubieński à Varsovie, Pologne, image IA

Elle tint parole. Déguisée en homme, munie d’un passe-port français au nom de son frère, la jeune institutrice trompa la surveillance des gardiens du comte, et lui jura de venger sa défaite. Jamais serment ne fut mieux tenu. Apprenant à son retour la fuite de la comtesse, obligée de quitter la Pologne et de se retirer en Allemagne avec ses enfants, Antoinette continua à porter son costume masculin et entra, comme lieutenant, dans une compagnie de guérillas. C'est alors qu'elle put mettre à profit ces leçons d'armes que son père, ce vieux militaire, s'était plu à donner à sa fille encore enfant.  

Grande, élancée, Antoinette portait admirablement le costume des hussards polonais, se donnait dix-huit à dix-neuf ans pour expliquer à ses compagnons d'armes son air juvénile et avait pris le nom de Casimir-le-Sombre : ce fut là le nom de guerre de notre héroïne.  

Vivant dans les bois, faisant le coup de feu, sabrant les Cosaques ou portant à cheval des dépêches, des avis, des ordres aux divers corps d'insurgés, Antoinette était adorée de ses soldats, qui ignoraient tous son sexe et qui se fussent fait hacher jusqu'au dernier pour leur jeune chef français. Il était si beau, si intelligent, si brave !

Narrer toutes les actions où Antoinette fut présente, où elle chargea les Russes à la tête de ses hussards polonais, où elle rallia, au péril de sa vie, ses compagnons d'armes écrasés par le nombre et mourant au cri de : « Vive la Pologne ! », ce serait raconter cette malheureuse défaite d'un peuple, ami de la France, qui voulait, mais en vain, hélas ! rompre les fers dont le chargeaient ses oppresseurs. Dans une de ces rencontres meurtrières, comme il s'en présentait si souvent, où les braves Polonais, armés de leur faux, ne pouvant aborder leurs ennemis invisibles et se faisant hacher par la mitraille, Antoinette fut grièvement blessée. Par une charge admirable, les hussards parvinrent à délivrer leur lieutenant, à l'arracher à l'ennemi, qui déjà emmenait le blessé prisonnier. Transportée à Varsovie, Antoinette, qui, malgré la perte de son sang, conservait sa présence d'esprit, se recommanda de Monseigneur FELINSKI, le noble prélat qui devait, lui aussi, mourir dans l'exil pour avoir aimé sa patrie. L'archevêque, qui seul connaissait le sexe d'Antoinette, car c'était lui qui lui avait accordé l'autorisation de porter des habits d'homme, la fit soigner par la supérieure même des sœurs de Varsovie.

Monseigneur Zygmunt Szczęsny FELINSKI

Monseigneur Zygmunt Szczęsny FELINSKI (1822-1895) est un homme d'Église sous le nom de Saint Zygmunt Szczęsny Feliński et patriote polonais. Archevêque métropolitain de Varsovie (nommé en 1862), il participe à l'insurrection de Grande-Pologne en 1848, puis devient prêtre. Nommé archevêque de Varsovie, il est déporté en Sibérie (à Iaroslavl) pendant 20 ans par les autorités tsaristes en raison de son soutien aux droits des Polonais et à la liberté religieuse. Il est le fondateur de la congrégation des Sœurs franciscaines de la Famille de la Vierge Marie. Il a été béatifié par le pape Jean-Paul II en 2002 et canonisé par le pape Benoît XVI en 2009.

Le journal Niederreinischer Courier du 7 décembre 1870 relate : « À peine rétablie et voulant tenir son serment jusqu'au bout, Antoinette revint se mettre à la tête de ses hussards et recommença sa vie des camps, vie de souffrances, de misères et de périls sans nombre, et quand, enfin, il n'y eut plus aucun espoir de vaincre, quand le « Finis Poloniae » fut le seul cri de désespoir qu'il fut possible de pousser, Antoinette se réfugia à Dresde avec les débris de l'armée polonaise. Là, elle reçut les secours accordés aux proscrits polonais, vivant de leur vie studieuse, suivant les cours des facultés de droit, de sciences, de médecine, et ne négligeant rien pour accroître ses connaissances, compléter son instruction. Lors de son arrivée à Lamarche, cette petite ville si patriotique et belliqueuse possédait déjà une compagnie de francs-tireurs s'exerçant, chaque dimanche, au maniement du fusil, au tir à la carabine et à tous les exercices militaires.  

Aussi, quand vint l'invasion de 1870, les francs-tireurs de Lamarche furent-ils parmi les premiers à offrir leur concours au ministre de la Guerre français, concours qui fut accepté et qui valut à l'envahisseur plus d'un uhlan démonté, plus d'un fantassin tué.  

À cette nouvelle, la receveuse des postes, oubliant son mal, s'empressa d'offrir à ses nouveaux concitoyens l'aide de son expérience et de sa valeur. Inutile de dire que le lieutenant des hussards, dont le sexe était alors connu, fut accueilli avec enthousiasme.  

Antoinette a combattu pour sa patrie avec plus d'ardeur et d'abnégation qu'elle n'en mit jamais à servir la cause étrangère, et son expérience de cette vie de guérillas, vie de surprises et de combats, où le petit nombre doit, par la ruse, l'emporter sur l'ennemi nombreux et mieux armé, sauva de plus d'un péril les francs-tireurs de Lamarche qui avaient en elle la plus grande confiance et la respectaient tous comme une sœur. Très pieuse, ayant quelques notions de chirurgie, Antoinette faisait, au besoin, le médecin et la sœur de charité. En même temps que du fusil et du revolver, elle était armée d'une trousse pour les premiers soins à donner aux blessés et d'un crucifix pour apporter les dernières consolations aux mourants.

Peut-être, un jour, pourrons-nous vous remettre sous les yeux, lecteurs, le récit de sa campagne de France. Aujourd'hui, qu'il vous suffise de savoir qu'échappé à tous les dangers, le lieutenant polonais, le franc-tireur des Vosges réintégré à sa recette des postes de Lamarche, passe son existence de vieux garçon entre d'insipides registres et des parchemins poudreux, mais qu'il ne souffre pas trop de cette inactivité ; car tout près sont de beaux bois où, une fois le bureau fermé, il va respirer à pleins poumons, avec Miss, sa gracieuse chienne de chasse, son ancienne compagne durant la guerre de 1870-71. Les jours de pluie, Antoinette cause avec les fleurs de sa jardinière et les chers vieux classiques de sa bibliothèque. Puis le soir venu, elle s'agenouille avec reconnaissance et remercie Dieu de lui avoir donné cette vie calme et douce pour se reposer des fatigues de la triste campagne qu'elle vient de faire.  

La perte de sa chère Alsace lui a fait au cœur une plaie que rien ne pourra guérir. Mais elle a l'espoir d'assister un jour à la résurrection de notre pauvre France, toujours grande et généreuse, prodiguant à pleines mains son or et son sang pour les nations, ses sœurs, qui ont été les premières à se réjouir de son humiliation et de sa ruine. Antoinette aime sa patrie comme savent l'aimer ceux qui ont longtemps vécu à l'étranger, et elle espère pouvoir, un jour à venir, verser de nouveau son sang pour son pays.

Maintenant, si vous voulez, lecteurs, savoir pourquoi je vous ai raconté avec quelques détails la vie de cette jeune héroïne, dont ont parlé les journaux de la Lorraine et de l'Alsace, c'est qu'Antoinette Lix (tel est son véritable nom) se rattache à notre département par des souvenirs.

Les témoignages des compagnons de lutte

La Pologne

Ses études terminées, la mère supérieure de l'institution religieuse la présenta à une noble famille polonaise en quête d'une préceptrice française. C'est à l'hôtel Lambert, dans l'île Saint-Louis à Paris, résidence de la famille CZARTOYSKI, qu'eut lieu l'entrevue qui devait décider de sa situation. Citons au passage, que cet hôtel avait appartenu à la marquise Émilie du Châtelet, amie de Voltaire, qui marqua, par ses connaissances et sa personnalité, la première moitié du XVIIIe siècle. La présentation dut être satisfaisante, puisqu'elle partit pour la Pologne rejoindre, près du château de Sycz, la famille LUBIANSKI où, aux côtés d'une institutrice anglaise et d'une allemande, elle exerça la fonction pour laquelle elle avait été choisie.

Pendant près de sept années, elle mena une vie calme dans laquelle, à l'exercice de son métier, elle allia la pratique des sports qu'elle aimait et tout particulièrement l'équitation. Elle jouissait de l'estime de sa famille d'adoption, et de l'amitié de la comtesse Wanda, mère des enfants qu'elle avait la charge d'enseigner.

L'insurrection

Un soir, arriva au château un courrier épuisé dont le cheval s'était abattu, mort, à l'entrée du village ; il était porteur d'un message pour le général BONCZA, ami de la famille LUBIANSKI, qui campait avec quelques trois cents partisans, à quelques lieues de là. La dépêche avait pour objet de l'avertir que huit cents Russes se préparaient à les surprendre.

Il fallait, à tout prix, que ce message parvienne au général. Tony, ne connaissant pas de serviteur assez sûr pour remplir cette mission, décida de l'accomplir elle-même. Elle sella un cheval et partit au galop pour le campement. Sur sa route, elle se heurta à un bivouac ennemi, ne pouvant pas faire demi-tour, dans l'impossibilité de modifier son itinéraire et, enfin, trahie par le hennissement de son cheval, elle lança celui-ci au galop, traversa, à sa grande stupeur, le rassemblement ennemi dont les occupants lui intimèrent l'ordre de s'arrêter ; deux coups de pistolet furent tirés dans sa direction, une balle lui frôla la tempe droite, emportant seulement une boucle de ses cheveux blonds.

Elle parvint au camp du général, mais à peine celui-ci eut-il le temps de prendre connaissance du message, que le campement se trouva cerné : le combat devenait inévitable. Devant l'hésitation manifestée par ses hommes, le général tenta de les rallier en se lançant à l'attaque, mais il tomba grièvement blessé. Tony, qui avait suivi cette première phase de la lutte, saisit un sabre et interpella vertement les hommes : « Lâches ! leur criai-je, si vous avez pu laisser massacrer votre chef, ne permettez pas, au moins, que son cadavre témoigne de votre honte en tombant entre les mains de vos ennemis ! ».

Les soldats ainsi stigmatisés se ruèrent derrière Marie-Antoinette sur l'ennemi, qu'ils mirent en déroute en le pourchassant. Mourant, le général fit demander le jeune homme qui avait été capable d'un tel exploit :

  • D'où êtes-vous et comment vous nommez-vous ?
  • Je suis Français et me nomme Michael, répondis-je en rougissant. Ici le général détacha de son doigt la bague de commandement au cachet sinistre.
  • Prenez-la, me dit-il, et jurez-moi de ne pas quitter mes soldats avant qu'un autre chef, nommé pour le Comité, soit venu se mettre à leur tête ...
  • Non, je vous le promets, mon général, à une condition : c'est que vos soldats serviront d'escorte à la comtesse LUBIANSKA qui se rend en exil ?
  • Quoi, la femme d'Arthur ?
  • Elle-même, général, et c'est pour demander votre protection pour elle que j'ai accepté la mission qui m'amène ici.
  • Merci mon enfant, merci pour elle, pour moi. Messieurs, ajouta-t-il, en se tournant vers les officiers qui, muets et sombres, se tenaient dans le fond de la tente, vous obéirez à ce jeune homme. C'est mon dernier ordre, c'est une dernière prière.

Elle raconte : « Un jour, alertée pour porter secours à une colonne en difficulté, elle s'y porta, blessée sérieusement à la jambe droite. Elle fut soignée par Mère Alexandra, religieuse de l'ordre des Sœurs Féliciennes, qu'elle avait connue au château. Après le premier engagement avec les Russes, je suis adjointe comme maréchale des logis traductrice à un officier français, Ivon dit Chabrolles. À la deuxième rencontre, je suis nommée sous-lieutenant pour avoir enlevé un drapeau à l'ennemi ».

Le détachement auquel elle appartenait, fort de deux cent cinquante hommes, est attaqué par six cents Russes. Chabrolles est tué. « C'est à la suite de cette journée que je fus nommée lieutenant des uhlans ».

« À peine rétablie de ses blessures, elle recommença sa vie de luttes, de misères, et quand enfin il n'y eut plus aucun espoir de vaincre, elle se réfugia à Dresde, avec les débris de l'armée polonaise. Là, elle reçut les secours accordés aux proscrits, vivant de leur vie studieuse, suivant les cours des facultés de droit, de sciences, de médecine. Traqués à Dresde par la police moscovite, les malheureux vaincus de la cause polonaise vinrent à Paris, continuant à traiter en camarade, en frère, Antoinette, dont le sexe véritable leur était inconnu. Entrée en relation avec diverses familles, Antoinette, avec plusieurs amis polonais, vint en Bretagne, à Nantes, où on voulut même lui faire épouser une jeune, belle et riche héritière bretonne. Elle se résolut alors à rentrer en Alsace, où, sa brillante réputation l'ayant depuis longtemps précédée, son portrait en hussard polonais brillait aux devantures de tous les photographes et de tous les libraires ».

Le retour en France

Elle admet : « Quand je revins en France, en 1865, la perte de tous les miens avait fait un vide immense que je résolus de combler en consacrant ma vie à tous ceux de mes compatriotes auxquels je pourrais être utile. »

Elle resta quelque temps dans sa ville natale, puis, reprenant le costume de son sexe, elle repartit pour Paris où elle fit répandre dans l'émigration polonaise le bruit que Casimir-le-Sombre s'était retiré à la Grande-Chartreuse. À peine rétablie, elle suivit le repli de l'armée polonaise vers Dresde. Elle y mena une vie d'études en assistant aux cours des facultés de droit, de sciences et de médecine. Traquée par la police russe, elle gagna Paris avec ses compagnons d'armes qui continuèrent de la traiter en camarade. Après un séjour en Bretagne où on manqua de la marier à une riche héritière (son identité féminine étant toujours cachée), elle rentra en Alsace où sa renommée de héros polonais l'avait précédée, son portrait figure dans les vitrines des photographes. Reprenant ensuite ses habits féminins, elle retourna à Paris et fit courir le bruit au sein de la communauté polonaise que Casimir le Sombre s'était retiré au monastère de la Grande-Chartreuse.

En 1866, une terrible épidémie de choléra sévit dans le Nord de la France ; à Lille, atteinte le 15 juillet, elle causa, jusque vers la fin de l'année, 2 215 victimes dont 1 300 ouvriers et ouvrières des manufactures. C'est dans le quartier Saint-Sauveur, le plus misérable et le plus touché par le fléau, que Marie-Antoinette alla, volontairement, donner ses soins.

Grâce à sa maîtrise parfaite du polonais, du russe, de l'allemand et de l'anglais, elle travailla comme correspondante commerciale pour un grand magasin parisien. Cependant, affaiblie par les séquelles physiques des campagnes militaires, elle développa une maladie pulmonaire et dut quitter la capitale sur conseil médical. Grâce à ses soutiens, elle obtint la direction du bureau des postes de Lamarche dans les Vosges. Lorsque la guerre franco-prussienne éclata, la jeune receveuse n'hésita pas à mettre son expérience militaire au service de sa patrie en prenant le commandement de la compagnie locale de francs-tireurs.

Elle était toujours en tête de ses hommes, sac au dos, ainsi que tous les officiers de francs-tireurs, surveillant les factions, multipliant les reconnaissances et toujours prête à stimuler le courage de la compagnie si le besoin l'eût exigé. À la fin de la guerre, Mlle LIL occupait à Langres l'emploi de capitaine.

Receveuse des postes à Lamarche dans les Vosges

Quand la paix fut signée, Mlle LIX serra soigneusement son uniforme, reprit ses vêtements de femme et s'en retourna à Lamarche reprendre ses attributions de receveuse des postes. Au cours d'un séjour parisien, elle fit la connaissance de Madame Joséphine FORCADE de la Roquette, épouse du ministre de l'Intérieur du gouvernement de l'époque, qui intercéda auprès de son mari en sa faveur ; le 16 mars 1869, un arrêté du conseiller d'État, directeur général des Postes, la nommait receveuse du bureau de Lamarche, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Neufchâteau.

En marge de ses occupations professionnelles, elle s'occupa, développa et anima les œuvres charitables de cette commune. Un hiver, elle fit preuve d'un acte de courage admirable et exceptionnel : un de ses facteurs n'était pas rentré, elle partit, seule, par des chemins enneigés, à sa recherche. Intrépide, elle parcourt ainsi, sous la bise qui lui coupe la figure, les neuf kilomètres à travers bois qui la séparent du village où le facteur avait dû se rendre.

Quand elle y arriva, une seule maison, dans tout le village, L'auberge, était encore ouverte. Elle entra pour s'y réchauffer, car elle était à moitié gelée. Elle apprit qu'il venait de repartir par une ancienne route abandonnée, qu'il croyait plus courte, pour rentrer chez lui. Elle demanda à louer une voiture ! Mais prétextant le mauvais temps, personne ne voulut la conduire. Bravement, l'admirable femme se remit alors en route par le chemin indiqué (...). Enfin, moulue, brisée de fatigue, elle aperçut, à trois heures du matin, les premières maisons de Lamarche. Une silhouette d'homme, qu'elle reconnut dans l'ombre, penaude, venait à sa rencontre. Le facteur avait suivi une route parallèle à celle qu'avait prise la receveuse, et on l'avait retrouvé étendu au bord de la route, sain et sauf, seulement … un peu gris.

Pendant les longs jours de la vie calme, cette femme de bien se montra charitable encore ; elle fonda un ouvroir et institua les dames de charité de Lamarche.

Son intrépidité et son intarissable bienveillance trouvèrent une occasion nouvelle de se produire. Un de ses facteurs n'était point revenu d'une longue tournée dans les montagnes, la nuit était venue, il neigeait, un vent glacial soufflait avec violence, personne sur les routes ; la femme du facteur, sur le point d'être mère, était dans une inquiétude déchirante. Mlle Lix la consola en lui disant qu'elle allait partir à la rencontre de son employé. Elle partit, en effet, seule, malgré deux pieds de neige et une effroyable obscurité ; elle parcourut ainsi les neuf kilomètres qui la séparaient du village où le facteur avait dû se rendre. Quand elle arriva, une auberge était encore ouverte ; Mlle Lix y entra, s'y réchauffa et apprit que son homme était reparti par une ancienne route abandonnée qu'il croyait plus courte. Elle demanda à louer une voiture, mais personne ne voulut la conduire, vu le mauvais temps. Mlle Lix se remit en route par le chemin indiqué, appelant le facteur de temps à autre ; enfin elle rentra à Lamarche vers trois heures du matin, harassée, glacée, mais bien heureuse en reconnaissant l'homme qu'elle cherchait dans une ombre venue au-devant d'elle à son tour.

Madame FORCADE de la Roquette, séparée de son mari, était venue vivre à Lamarche au côté de la receveuse. Privée de ses deux fillettes jumelles, dont son mari avait la garde, elle s'ennuyait de leur absence. Marie-Antoinette ayant appris leur présence à l'institution des Sœurs de la Divine Providence à Ribeauvillé, décida secrètement d'aller chercher les enfants et de les ramener à Lamarche.

Prétextant un déplacement pour le service, elle partit pour Épinal, puis de là pour Ribeauvillé. Connaissant parfaitement, et pour cause, les usages de l'institution, elle s'était souvenue que le 13 janvier, jour anniversaire du baptême du Christ, on amenait les pensionnaires se recueillir dans une petite chapelle des environs. Elle avait minutieusement préparé son expédition en se procurant des vêtements masculins, en louant une carriole, en choisissant l'endroit le plus propice à son dessein. Au cours de la cérémonie, elle s'empara des fillettes, les vêtit en garçons et les ramena très discrètement à Lamarche, où elle les confia à l'institution religieuse de la ville. Un parent de leur mère devait se charger d'arranger l'incident, en le faisant passer, tout simplement, pour un changement de pensionnat. 

Instruite comme je l'ai dit, Mlle LIX a utilisé ses loisirs en traduisant des romans, travaux dont elle employait le bénéfice à des œuvres de charité. Elle a notamment publié une traduction du roman anglais : Johnny LUDLOW. En ce moment, elle prépare sur l'Alsace un livre rempli de documents curieux.

La guerre de 1870

Elle ne fut donc pas surprise outre mesure par la déclaration de la guerre le 19 juillet 1870. Dès qu'elle apprit les premiers revers de nos armes, elle jugea qu'il était de son devoir de faire pour sa propre patrie ce qu'elle avait accompli dans un pays étranger. Elle entreprit alors de multiples démarches pour se faire admettre dans l'armée régulière. Toutes demeurèrent vaines et, le 3 septembre 1870, elle s'engagea dans la compagnie des francs-tireurs de Lamarche. Elle y fut accueillie avec enthousiasme et nommée lieutenant à l'unanimité.

Dans les lettres qu'elle écrivit à son amie, elle raconte ce que fut son premier mois de service en campagne: marches, contre-marches, cantonnements divers, sans jamais entrer en contact avec l'ennemi. Au petit matin du 6 octobre, sa compagnie se trouva rassemblée avec d'autres forces, venues d'un peu partout, à la Bourgonce. L'ensemble assez disparate formait une brigade placée sous les ordres du général DUPRÉ.

Cette brigade, premier élément de ce qui devait constituer l'armée de l'Est, ne possédait pas de cavalerie et une seule batterie d'artillerie sous les ordres du capitaine Delahaye. Sa mission consistait à s'attaquer aux voies de communication de l'ennemi. Quelque temps auparavant, la capitulation de Strasbourg le 28 septembre, avait permis aux Allemands la constitution, avec les troupes de siège, du XIVe Corps commandé par le Général de WERDER.

Sur l'ordre du Grand État-Major, il devait opérer dans l'Est du pays, pour développer et renforcer les moyens ferroviaires de transport et s'opposer à tout rassemblement de forces françaises dans les Vosges et départements limitrophes. Ce 6 octobre donc, le Général DUPRÉ ordonna à sa brigade de faire mouvement en direction d'Etival, sans tenir suffisamment compte de la lassitude de ses hommes, et de la composition par de jeunes conscrits de certaines unités. Trois colonnes avaient été constituées, celle de gauche comprenait le 34e régiment formé par les gardes mobiles des Deux-Sèvres qui venaient de passer trois nuits en voyage et une pour venir se joindre aux autres forces à la Bourgonce, les francs-tireurs de Neuilly, ceux de Lamarche et deux pièces d'artillerie, marcheraient vers son objectif par La Salle et Saint-Rémy, celle de droite directement par Nompatelize, enfin, la troisième était placée en réserve et en soutien.

Seule la colonne de gauche nous intéresse, avec le lieutenant Tony. Dans le même temps, une brigade allemande, commandée par le Général DEGENFELD, remontait en empruntant les deux rives, le couloir de la Meurthe en direction de Saint-Dié.

Le choc devenait inévitable. Il se produisit dans la région de Saint-Rémy. Pendant sept heures, nos troupes furent aux prises avec celles de l'ennemi, sans que l'on sût, à un certain moment, qui allait rester maître du terrain.

Aux francs-tireurs de Lamarche, sous les ordres de Tony, avait été confiée la défense d'un défilé entre Saint-Rémy et La Salle. Au cours de la bataille, un escadron de cavalerie badoise chargea furieusement pour enfoncer la ligne tenue par Tony et ses hommes. Le sang-froid de celui-ci, la précision du tir de ses francs-tireurs, repoussèrent cet assaut en causant de lourdes pertes à l'ennemi.

Dans une lettre à son amie, datée du 14 octobre 1870, Marie-Antoinette écrit : « J'ai assisté à la bataille de La Bourgonce. J'ai été mise à l'ordre du jour, pour être restée quatre heures et demie au point le plus exposé, avec dix hommes dont huit furent tués ou blessés ». Le Général AMBERT, GRENEST, de BELLEVAL et la majeure partie des auteurs qui ont parlé de cette bataille ont reconnu son courage et ne lui ont pas ménagé leurs éloges. Lorsque, le 13 octobre, le Général CAMBRIELSs ordonna l'abandon du département des Vosges, la compagnie des francs-tireurs de Lamarche fut fondue dans l'armée placée sous le commandement du Général GARIBALDI, qui s'était mis au service de la France. Fidèle à ses sentiments religieux, Tony refusa de se placer sous les ordres de celui qui, dans la guerre pour l'unité italienne, avait combattu les États pontificaux. Elle démissionna pour entrer au service des ambulances.

La guerre franco-prussienne de 1870-1871


C'est là que la guerre de 1870 vint la surprendre. Avec son caractère ferme jusqu'à l'audace, son ardent patriotisme, elle se jeta dans la lutte contre l'envahisseur. Un soir, on apprenait la capitulation de Sedan ; une soixantaine d'hommes se réunirent pour organiser la défense… « Me voilà, dit la directrice des postes de Lamarche, un fusil de plus, c'est toujours ça. » Celui qui venait d'être nommé capitaine s'avance et répond : « Vous êtes reconnue, Mademoiselle, ne cherchez pas à cacher qui vous êtes. » Mlle LIX fut nommée lieutenant à l'unanimité des voix.

Dans la journée du 6 octobre, à la tête de ses francs-tireurs, Mlle LIX défendit un défilé entre la Salle et Saint-Remy (l'affaire de Nompatelize). Vers midi, un gros de cavalerie badoise les chargea furieusement mais le tir des francs-tireurs fut tellement sûr et rapide que pas un des cavaliers ne put arriver jusqu'à eux. Un des témoins oculaires de cette bataille, M. LESNEY, a raconté comment le lieutenant Tony ralliait les mobiles qui se débandaient : « Allons ! Messieurs, debout ! » disait-il. « C'est la tête haute que les Français doivent saluer les balles prussiennes ! ».

Non contente de conduire les soldats au feu, Mlle LIX soignait les blessés qui tombaient à ses côtés, et lorsque sa compagnie se fondit avec les troupes garibaldiennes, elle se retira pour se consacrer exclusivement aux ambulances.

Récompenses

Mlle LIX reçut plusieurs récompenses pour sa brillante conduite : 

  • au mois de janvier 1872, la médaille d'or de première classe et la croix de bronze des ambulances.

  • en 1872, une splendide épée d'honneur offerte par les dames alsaciennes.
  • en 1873, la médaille des zouaves pontificaux envoyée par M. de CHARETTE ; et la médaille d'honneur de la Société nationale d'encouragement au bien.

En résumé : parcours et faits d'armes de Marie-Antoinette LIX

Naissance le 31 mai 1839 à Colmar. La petite Antoinette est élevée en garçon par son père qui lui fit porter le costume masculin jusqu'à l'âge de huit ans. À douze ans, elle montait à cheval, et l'escrime était son jeu favori. À dix-sept ans, possédant une instruction soignée, elle connaissait l'anglais et l'allemand. En 1846, formation à Ribeauvillé : Élève brillante, elle obtient son brevet libre d'institutrice à 17 ans.

Elle est engagée en 1863 comme préceptrice de français et d'équitation pour la famille aristocratique Lubienski (Szczyt, Pologne).

Lors de l'insurrection polonaise (1863-1864), elle prend la gestion du domaine transformé en hôpital lors de la répression russe. La comtesse LUBIENSKA reste seule avec ses quatre enfants à Szyce. Marie-Antoinette prend la direction du domaine qui devient au fil des jours un hôpital polonais. Elle soigne secrètement les blessés dans les douves, lorsque la comtesse lui apprend qu'une dépêche trouvée sur un blessé informe qu'un bataillon du Général polonais BONCZA tombera dans une embuscade le lendemain.

Déguisée en homme, elle chevauche de nuit pour avertir l'escadron du Général BONCZA d'une embuscade à Gory, participant activement à la charge sous le nom de « Tony ». Promue lieutenant sous le nom de « Michel le Sombre », elle accomplit divers faits d'armes et escorte la famille LUBIENSKA vers la Prusse. Le peloton de Tony, surnommé « la légion du désespoir », s'engage contre les dragons russes à dix contre un. Un jour, dans une escarmouche, elle fut blessée d'un coup de lance à la poitrine.

Blessée au bras et capturée par les dragons russes avec sa « légion du désespoir », elle évite l'exécution grâce à son passeport français révélant son sexe, puis est reconduite à la frontière.

De retour en France en 1866, elle se forme comme infirmière et se dévoue à Lille pendant l'épidémie de choléra. Ses exploits parviennent à Napoléon III, qui lui attribue la direction du bureau de poste de Lamarche. En 1866, le choléra sévit à Lille. Mlle LIX résilie ses fonctions et se rend dans cette ville pour y soigner les cholériques. Elle se distingue honorablement dans sa répugnante et dangereuse mission, qu'elle n'abandonne qu'après l'absolue extinction de l'épidémie.

Elle entreprendra une courte carrière littéraire et produira quatre romans :

  • Tout pour la Patrie (1884)
  • Les Neveux de la Chanoinesse (1886)
  • Jeunes Brutions et Vieux Grognards (1889)
  • À Paris et en province (1889)

Arrive 1870 et la guerre franco-prussienne. Elle s'engage à Paris puis rejoint les francs-tireurs de Lamarche comme lieutenant sous l'Armée de l'Est du Général CAMBRIELS. Bientôt après, elle suit des cours d'infirmière. Un des témoins oculaires de cette bataille, M. LESNEY, a raconté comment le lieutenant Tony ralliait les mobiles qui se débandaient : « Allons ! messieurs, debout ! » disait-il. C'est la tête haute que les Français doivent saluer les balles prussiennes ! ». Elle s'illustre au combat dans les Vosges (Nompatelize, Saint-Dié, La Salle, Saint-Rémy) et défend Langres, protégeant notamment des prisonniers français. Elle regagne ensuite l'Alsace où elle exercera le métier de vendeuse. 

Pendant six ans, elle est à nouveau receveuse des postes dans les Vosges. Elle quitta ses fonctions car prise de violentes douleurs rhumatismales, suites de la campagne de 1870. Le gouvernement lui accorda, en échange, un bureau de tabac, sis à Bordeaux, dont le produit subvient à ses modestes besoins.

Elle marcha avec difficulté, aidée de béquilles. Retraitée pour maladie à l'hospice de Saint-Nicolas-de-Port, elle s'éteint le 14 janvier 1909 à Saint-Nicolas-de-Port, Meurthe-et-Moselle, à l'âge de 69 ans.

Les Dames de Strasbourg et de Colmar lui offrent une épée d'honneur en souvenir de la guerre de 1870-1871. Elle sera donnée en 1910 au musée de l’Armée. Deux plaques sont posées sur sa tombe : la première rappelle son héroïsme lors de l'insurrection polonaise en 1863 (pour son centenaire) et la deuxième en fonte lors de la guerre de 1870-1871 (installée par le Souvenir français).

Une plaque est apposée sur la maison qui l'a vue naître au 76 Grand-Rue à Colmar. Sa sépulture, d'une grande simplicité, est constituée d'une pierre tombale sur laquelle est scellée une petite croix, également en pierre, avec, au-dessous, cette inscription gravée, et déjà un peu mangée par le temps et les intempéries :

 ANTOINETTE LIX
 1839-1909
 PRO DEO ET PATRIA
 DE PROFONDIS

(1) Sous la Restauration (1815-1830), la Garde royale comptait deux régiments de cavalerie de grenadiers à cheval (le 1ᵉʳ et le 2ᵉ régiment). Afin d'assurer le service d'honneur tout en évitant de surcharger la capitale, leurs unités étaient stationnées selon un système de roulement entre Paris, la région parisienne (notamment Versailles) et d'autres garnisons de province. Les principaux lieux de casernement des grenadiers à cheval :

  • Versailles : c'était le principal dépôt de cavalerie de la Garde royale. La caserne d'Artois (située à Versailles) a hébergé successivement les régiments de grenadiers à cheval de la Garde. 
  • Paris : les escadrons en service auprès du roi étaient casernés dans la capitale, notamment à la caserne de la Nouvelle-France (rue du Faubourg-Poissonnière) ainsi que dans les casernes parisiennes dévolues aux troupes montées de la Garde (comme l'École militaire ou les casernes de la Rive gauche).
  • En garnison de province : lorsque les régiments n'étaient pas de service direct auprès de la Cour aux Tuileries, ils tournaient dans d'autres grands quartiers de cavalerie en province (comme Beauvais, Compiègne ou d'autres villes de l'Ouest et du Sud selon les mouvements de corps).
  • Le rôle des Grenadiers à cheval : des détachements et escadrons des régiments de grenadiers à cheval de la Garde ont franchi les Pyrénées. Ils ont principalement assuré l'escorte du grand quartier général du duc d'Angoulême, la couverture stratégique et les opérations de maintien de l'ordre, concrétisant la prise du fort du Trocadéro et la reddition de Cadix.

(2) En 1836, le couvent de Ribeauvillé comptait 260 sœurs de la Providence. 

(3) Le contexte de la famille Łubieński en Grande-Pologne (Poznań / Posen). La famille possédait des terres et manoirs dans la province de Posen, notamment le domaine de Kiączyn (situé dans le district de Szamotuły, à l'ouest de Poznań). En 1866, le Grand-Duché de Posen est sous administration prussienne. C'est une année d'instabilité politique liée à la guerre austro-prussienne, mais aussi une période où Poznań subit une importante épidémie de choléra. Après les insurrections de 1863-1864, les aristocrates polonais de la région de Posen, propriétaires de villas ou d'hôtels particuliers en ville (ou dans leurs domaines ruraux proches) faisaient l'objet d'une surveillance étroite par les autorités prussiennes.

Le comte Bogusław Łubieński (1825-1885) manifeste un vif engagement politique et patriote : impliqué très jeune dans les conspirations pour l'indépendance de la Pologne, il participe aux combats de l'insurrection de 1848. Entre 1861 et 1877, il est député au Parlement prussien (Landtag), où il défend la cause et l'identité des Polonais face à la prussification du Grand-duché de Posen. Lors de l'insurrection de janvier (1863-1864), il assure les fonctions de commissaire de l'insurrection pour la Grande-Pologne. Arrêté par les autorités prussiennes, il est jugé lors du grand procès de Berlin en 1864 avant d'être acquitté.

Le manoir (dwór) : Le domaine de Kiączyn (situé près de Kaźmierz, dans le district de Szamotuły) constituait le siège principal de cette branche de la famille Łubieński au XIXᵉ siècle. Outre son engagement politique, Bogusław Łubieński s'investit dans la modernisation agricole régionale, étant notamment membre dirigeant de la Société centrale d'agriculture du Grand-Duché de Posen (Centralne Towarzystwo Gospodarcze) dans les années 1870. Le domaine est resté dans la famille jusqu'au XXᵉ siècle ; son petit-fils, également prénommé Bogusław Łubieński (1893–1941), en hérite et devient lui aussi un homme politique et parlementaire de la République de Pologne.

Villa de Posen (améliorée par IA)

Sources :

  • Gallica
  • Illustrations manquantes par IA

Un peu d'histoire

De Valva à Valff, c’est tout d’abord un livre. A la fin des années 80, André VOEGEL et Rémy VOEGEL, Valffois et passionnés d'histoire, écrivent « De Valva à Valff » qui raconte l'histoire de la commune, petit village alsacien à proximité d'Obernai. L'ouvrage reprend, chapitre après chapitre, son histoire et celles de ses habitants. Dans les années 2010, Rémy VOEGEL complète la connaissance du village par divers textes édités dans le bulletin communal. 

Suite au décès d’André VOEGEL en février 2017, Rémy et Frédéric, son fils, se lance le défi de partager via le présent site les archives dématérialisées du livre, les vidéos de Charles SCHULTZ, sans oublier la publication des 40 classeurs historiques d’Antoine MULLER. Ces classeurs sont une mine d'or incroyable, car ils retracent en images toute l'histoire du village, de ses associations et de ses habitants.

Depuis, le devoir de mémoire de notre village alsacien se poursuit semaine après semaine.