Photo prise à l'entrée du village vers Bourgheim avec René KORMANN à bord de la Citroën B2 torpédo (1921-1926) 

Lorsque j'ai abordé le point de vue de certains hommes du début du XXe siècle au sujet de la femme au volant, ma propre femme est montée en température. Voilà donc le thème épineux que nous allons aborder au regard de l'histoire. Mesdames, lectrices, mettez-vous à l'aise, préparez-vous une petite tisane, une musique douce, du parfum d'ambiance .... ça va stresser un peu !

Le contexte

Fin XIXe siècle. Les automobiles se multiplient sur les ... appelons cela routes. Comme une automobile coûte une blinde, Monsieur, qui a des sous, peut se payer un chauffeur. D'ailleurs le terme chauffeur est approprié puisque pour démarrer la bête il fallait littéralement « pré-chauffer » au rouge les bougies avec de l'acétylène puis entamer un corps à corps épique contre la machine avec la manivelle. Notre chauffeur en transe chauffait donc copieusement ! Arrivent des femmes pionnières qui veulent également se laisser aller au plaisir de la conduite. Cheveux et chapeau au vent elles aiment. La belle soumise du coin du feu s'émancipe. C'est l'angoisse chez les machos ! 

La première femme française reconnue actuellement comme la première pilote automobile a pour nom : Camille DU GAST. Camille est femme d'intérieur puisqu'elle est chanteuse lyrique et pianiste concertiste, mais également femme d'extérieur et bien d'extérieur. Elle est pionnière de saut en parachute ! Avec la duchesse d'Uzès représentante du sexe faible, elles sont les premières à obtenir un permis de conduite. Ah, Ce fameux permis ! Créé par Louis LEPINE en 1893, le précieux sésame était d'abord réservé ... aux hommes. Le « certificat de capacité » ne fut remis aux femmes en France qu'à partir de 1899. A noter que la première lauréate fut Anne d'UZES DE MORTEMART. Elle sera aussi l'auteur du premier excès de vitesse jamais verbalisé. Ah ces femmes !

1901. Camille DU GAST prend part à la course Paris Berlin. Elle termine 33ème. L'amazone aux yeux verts, comme la surnomment les médias, suscite jalousie et scandale. Elle échappera à un attentat, sauvera un concurrent d'une mort certaine lors de la course Paris Madrid en 1903 en laissant échapper une certaine 8ème place et sera ... interdite de courses. Motif invoqué : Inexpérience et nervosité féminine !

Camille DU GAST sur Panhard et Levassor en 1901

Cocorico ? non ! clap clap ! (c'est le bruit de la cigogne qui claquette). Cette même année de 1901 nous avons aussi notre « chauffeuse » ! Clémence HIRTZLIN, membre de l'Automobile Club d'Alsace Lorraine présidé par le brasseur Max SCHUTZENBERGER est amie avec Sophie Mélanie DE POURTALES de la Robertsau. Les deux femmes sont membres de la dite association, mais seule Clémence participe à des courses. C'est sur Delahaye au rallye Strasbourg Colmar Strasbourg que nous découvrons Clémence. Elle n'est pas estampillée première femme pilote française car à l'époque l'Alsace était : « Hallemande, net ? ».

La course Strasbourg Colmar Strasbourg fut disputée le dimanche 16 juin 1901. Au départ, sont en lice entre-autres parmi les 52 équipages : Richard et Eugène BENZ, naturellement chacun sur une voiture Benz de l'usine de Mannheim du Bade Würtemberg. Ils sont les fils de Karl BENZ, pionnier de l'automobile dont la marque deviendra la future Mercedes-Benz en 1926. Il y a aussi l'alsacien Emile MATHIS, fondateur des automobiles Mathis performant sur une 2 cylindres De Dietrich de 7,6 chevaux. Présent aussi Henry OPEL, un des 5 frères créateurs de la marque de Russelsheim ainsi que l'alsacien Henri JEANNIN, constructeur automobile puis concepteur des pulsoréacteurs des fusées V1, le constructeur Louis JEANPERRIN, ou encore le pilote Léon Demeester qui renonça à la première place sur Gladiator (voitures de tourisme) au profit de son concurrent Morane sur Delahaye qu'il avait gêné alors qu'il avait été reconnu première voiture la plus rapide en vitesse de pointe. Quel fair-play à l'époque !  ; enfin, que du beau monde !

Voiture de course Benz de type 12 cv

Le départ est donné à 5 heures 30 du matin sur la route de Colmar sous la pluie, les orages et sur la boue et les crottins de chevaux. L'heure matinale a été choisie pour éviter au maximum les rencontres avec le trafic hippomobile, vélocipédique et piétailleux. Il fallait aussi ménager les curés qui auraient vu d'un mauvais oeil leurs ouailles s'exclamer au passage de ces "Motorenwagen" plutôt que d'aller à la messe. Déjà que des plaintes venant de l'Automobile Club s'empilaient sur la table du Statthaler d'Alsace-Lorraine Hermann zu Hohenlohe-Langenburg pour dénoncer l'agressivité et les vandalismes des anti-automobiles, hélas déjà !.

http://histoiredevalff.fr/habitants/vie-d-autrefois/466-petite-histoire-de-l-automobile-en-alsace-et-a-valff

Léon DEMEESTER sur Gladiator

Le passage par Plobsheim, Erstein, Sélestat, Marckolsheim, Neuf-Brisach, Colmar et retour est effectué, pour le meilleur chrono, avec un temps de 3 heures et 1 mn après avoir avalé les 155 km du parcourt, soit à la vitesse vertigineuse de 52 km/h et une consommation plus que modeste de 34 litres au 100. C'est le parisien Emile Amédée VARLET, ingénieur chez Delahaye, qui fit triompher sa 4 cylindres de 4,9 litres (la seule 4 cylindres en course), la plus puissante du paddock avec ses fabuleux 20,4 chevaux (moins qu'une 2 cv Citroën) !

https://www.conceptcarz.com/z30258/delahaye-type-413a.aspx

Photographie de Clémence Hirtlin

Les derniers mettront plus de 5 heures, d'autres sont éparpillés en route ! Clémence est classée 1ère des dames, normal, elle est la seule en course ! Elle fut particulièrement acclamée au départ, avec le dossard n° 16, et tout au long du trajet. A l'arrivée, on la para d'une couronne de lauriers aux feuilles dorées d'où pendait un ruban rouge et blanc couleurs de l'Alsace, d'un chèque de 125 Marks, plus le prix de l'automobile club doté de 300 Marks et un joli vase Terracotta de 80 cm de haut du graveur Simon de Paris appelé "Fleurs d'eaux", offert par Mr Pollak, propriétaire des bains et hôtel de cure de Badbronn Kestenholz et un bouquet de roses du Président de l'automobile club, le brasseur Max Schutzenberger. Elle pilotait sa courageuse Delahaye 2 cylindres, 8,4 cv de 1 tonne 100 qu'elle appelait affectueusement " son Duc", devant laquelle elle posa en compagnie du président pour un cliché souvenir. Tout le monde la félicita pour n'avoir pas eu d'accident !  Clémence n'était plus une inconnue puisque, avant la course déjà, elle était empanachée par le milieu automobile du titre flatteur de « La Reine de l'automobile ».

https://lalettreduphenix.wordpress.com/2018/08/

Publicité Delahaye de 1900 

On ne connaît pas l'accueil réservé par tous les spectateurs médusés à la vue de ces « écraseurs de poules », mais l'attraction a dû être renversante ! (sûrement aussi pour une ou l'autre poule !). Pas grave, le dimanche est le jour de la poule au pot, il paraît ... En se référant aux archives, on peut donc affirmer haut et fort que Clémence HIRTZLIN est la première femme pilote de course automobile, ce que ne manque pas de relever le Strasburger Post dans ses colonnes. En effet, la course Paris Berlin où Camille DU GAST participa, se déroula elle, du 26 au 29 juin soit 10 jours après la course de Strasbourg. Alors : « Hip Hip Hip, Clap Clap noch e monl ! », comme la cigogne. Pas chauvin pour un radis !

Le journaliste der Strasburger Neueste Nachricht ( DNA ) du lundi 17 juin 1901 n'avait de mots que pour Camille  : "Samedi déjà, tous les délégués de l'Automobile Club Alsace-Lorraine avec, entre-autres, le vice-président Otto Schultz propriétaire des usines de l'électricité de Strasbourg, l'ingénieur alsacien et négociant en houblon Camille Bourlet et la seule participante, Clémence HIRZLIN, étaient sur le pied de guerre pour acceuillir comme il se doit tous les participants et invités à l'Hôtel Terminus avec un concert de Klaxon et de groin-groin. Au matin du dimanche c'est le Freiherr N. von Molitor de Berlin qui donna le top départ ( le baron Molitor , secrétaire général de l'automobile club d'Allemagne, donnera également le départ de la deuxiième étape de la course Paris Berlin où participera Camille Du Gast)(1).  Molitor s'est dit réjoui, que des deux côtés de la frontière, France et Allemagne, on travaille avec passion au sport automobile avec 52 équipages au départ. Il se dit aussi particulièrement honnoré d'avoir fait la connaissance de Mme Hirzlin dont on lui a révélé qu'elle est une ardente passionnée d'automobile et lui souhaite un vibrant " Auto Heil !". Déjà à partir de 4 heures du matin, des centaines de spectateurs s'étaient ammassés. Les départs qui se déroulaient à 1 mn d'intervale étaient classés comme suit: en premier 1° classe, les voitures de sport puis 4° classe, les motocyclettes puis 2° classe, voitures de tourisme de plus de 400 kg et 3° classe, voiturettes de moins de 400 kg. Mme Clémence HIRZLIN  est partie en 2° classe."   

Classement final

La Strasburger Burger Zeitung parla du passage dans nos campagnes "des Töff-töff Kolonnen (colonnes de teufs-teufs) qui a même croisé une course de la cavalerie légère des pédalistes et combattants et joyeux chasseurs en vélo. Vive le sport ! Le journal précise : Mme Hirzlin a été vivement encouragée tout au long du parcourt, surtout à Sélestat et à Colmar. Le soir tous les participants se sont retrouvés au restaurant "Bäderhiesel" animé par la fanfare du 126 Régiment d'Infanterie sous la direction de Mr Häfele. Alors que la victoire des voitures lourdes a penché du côté des constructeurs français, le savoir-faire allemand a emporté la victoire du groupe "voitures légères" grâce à l'Automobile Gesellschaft de Berlin et son moteur mono-cylindre de klingenberg, voiture pilotée par le directeur de la firme française d'automobiles et de motocycles Louis Jeannin.

Il faut reconnaitre que l'accueil alsacien pour les femmes pilotes est exemplaire ! Courbettes... ! Clap clap encore une fois ! Noch e monl !

Publicité Delahaye vantant la première place de Clémence HIRTZLIN en 1901

Photographie prise à l'arrivée de la course par le photographe de la revue La Locomotion Automobile

Mais ce n'est pas le cas de tous ! Même tarif pour l'acceuil masculin de Clémence que pour Camille DU GAST citée plus haut. Cette fois, c'est la Polizei allemande qui fera preuve d'autophobie et de misogynie. Dans le journal l'Auto Vélo, les journalistes n'ont pas manqué de reproduire une caricature d'un épisode où les fameux casques à pointe de la région de Kehl ont démontré leur zèle exemplaire. 

L'affaire

Un soir de juillet 1905, Clémence HIRTZLIN revient de Stuttgart en voiture. Arrivée à Kehl, elle se voit colloquer un procès-verbal pour excès de vitesse par les gendarmes. Devant les échevins badois elle proteste, prouve et démontre que son allure était modérée. Elle est acquittée sur simple police. Mais ce jugement ne fait pas l'affaire du ministère public qui en appel à la juridiction supérieure. L'affaire est reprise par le Tribunal régional d'Offenburg. Le tribunal vexé a mobilisé les Landwehrs et Landsturms comme témoins. Toute la polizei, toute la prévôté est là, et la gendarmerie Kehloise, bien sûr, astiquée, casquée du heaume à pointe, étincelante et gantée de blanc. « Vous avez roulé à 450 mètres à la minute, Madame, donc excès de vitesse ! paf !».

Arrivent deux super-experts qui dissertent sur le chronométrage, puis deux voyageurs qui suivaient Mme HIRTZLIN à 100 mètres et qui affirment qu'elle ne dépassait guère les 12 km/h (vitesse maximum autorisée en agglomération) (2) avec sa voiture en plus endommagée par une fuite au réservoir. Le procureur se lève et commence par démontrer, petit a : que les gendarmes badois sont infaillibles et petit b: qu'elle a roulé à 27 km/h, calculé savamment avec la montre à gousset des géniaux forces de l'ordre ! Le tribunal se retire ... et revient avec une sentence qui condamne Clémence HIRTZLIN à payer 30 Marks allemands. De toute l'Allemagne et surtout d'Alsace affluent chez Clémence une flopée de lettres de félicitations pour son attitude énergique et opiniâtre. La presse automobile et locale s'empare de l'affaire et compare la maréchaussée badoise à une troupe de cerbères, à des sirènes barbues qui synthétisent tout ce qui se fait de plus godiche et de plus arbitraire du genre. Tsac Tsac. L'amitié alsaco-germanique est en bonne voie ...

Clémence HIRTZLIN de son nom de jeune fille, Clémence EBERLE (1863-1936) a épousé son mari Albert (1853-1909) qui est né d'un père menuisier de Durlinsdorf (Haut-Rhin). Albert prospéra comme riche négociant, tellement riche qu'il s'était déjà rangé en rentier à 56 ans. Ils habitaient au 72 allée de la Robertsau à Strasbourg, maison construite en 1885 que le couple avait acquise en 1901, la même année que la fameuse course de Strasbourg.

72 allée de la Robertsau. Le bâtiment abrite aujourd'hui des bureaux

Mais revenons à nos machos ou plutôt poursuivons. Le pompon revient sans conteste à l'homme de lettre et conférencier Gaston LABADIE-LAGRAVE. Un spécialiste auto-programmé des femmes, cela va de soi ! Sa conclusion en 1906 sur l'avenir des femmes dans l'automobile est remarquable. Plutôt que de paraphraser, j'ai préféré reproduire intégralement le texte. Mesdames les lectrices, reprenez une lichette de tisane ...

Et à Valff ?

Une des premières automobiles a circuler à Valff dans les années 30 était conduite ... par une femme : Albertine KORMANN (1904-1957). Négociante en produits d'hygiène, le savon de Marseille entre-autres, elle se déplaçait à bord de sa Citroën B2 Torpédo. Monsieur le curé de Valff donna le ton du haut de sa chaire sur ses sentiments empreint de tolérance : « Si maintenant les femmes conduisent des voitures où allons nous ? ».

L'oncle d'Albertine, Mathieu, avait ouvert la voie pour les besoins de son commerce en sillonnant la région équipé d'une carriole attelée de quatre ... chiens ! Ce n'était pas une quatre chevaux mais une quatre chiens. Il allait ainsi s'approvisionner en caninmobile jusqu'à Saverne. Plus tard son commerce s'élargit avec le ramassage de lait. Il acheta donc une camionnette (Restaurant au Tilleul). Après la débâcle en 1940, afin d'éviter de se la faire réquisitionner, il l'emmura dans sa grange. Albertine, décédera des suites d'un accident de cheval, elle est la grand-mère d’Édith BILOT. Le père d’Édith, René, hérita prématurément de la passion de conduire de sa mère Albertine.

Un jour, alors qu'il se trouvait en compagnie de ses copains âgés comme lui d'une dizaine d'années, il décida de prouver prestement son aptitude de conduite. C'est ainsi que René KORMANN, Joseph HIRTZ, Emile JOST et Lucien NEFF entreprirent une virée de Valff à Stotzheim via Kertzfeld, en plein hiver, s'il vous plait ! Pour pleinement profiter de leur position de mobilité, les envahisseurs s'appliquèrent à bombarder copieusement les passants hébétés avec une réserve de boules de neige soigneusement confectionnées. Joseph Hirtz se souvenait surtout du klaxon qui faisait « groinh groinh ». Certains contemporains pensent même avoir vu notre troupe de pieds nickelés, un jour, du côté du St Odile. La belle Citroën finit sa carrière vendue, découpée et greffée à l'arrière d'une scie à ruban. Souvenir souvenir ! 

Caractéristiques :

  • Citroën B2 Torpédo
  • Cylindré : 1450 cm3, 22cv et 10cv fiscaux
  • 3 vitesses
  • Vitesse maximale : 72 km/h
  • Consommation : 8 litres aux 100
  • Spécificité : pas de freins à l'avant

Messieurs ? Voulez-vous une preuve que les hommes conduisent mieux que les femmes ? 1939. Collision : la camionnette de Mathieu KORRMANN a percuté au Boulevard de Lyon à Strasbourg, la voiture de Marius DESCHAMPS d'Ostwald. Même pas mal !

 

Sujet de méditation

Femme au volant, danger au tournant ? En 2005, les femmes ne représentaient que 27% des retraits de points et étaient 11 fois moins condamnée que les hommes pour des délits routiers. En 2007 pour le même nombre de kilomètres, les femmes avaient 3 fois moins de risque d'être tuées, et 1,7 fois moins d'être blessées. Par contre la même année, le taux de réussite au permis de conduire était de 58% pour les garçons et seulement 48% pour les filles. 

Mesdames. Le sujet vous a tarabusté, asticoté, insupporté ? Ne manquez pas le troisième volet de l'histoire de l'automobile à Valff.

(1) Extrait du journal Le Temps Course Paris Berlin 1 juillet 1901 Gallica

 

 

(2) La vitesse maximale autorisée fut établie selon les critères suivants: 12 km/h en agglomération, ce qui représentait la vitesse d'un cheval au trot, et 30 km/h hors agglomération, vitesse d'un cheval au galop. 

Sources :

  • Gallica
  • Fonds privés

« Le chauffeur est, de loin, la partie la plus dangereuse de l’automobile », Roland BARTHES

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